L’école dentellière de Méteren

 

1ère partie L’école dentellière avant 1918

 

 

A1 - Origines difficiles à cerner :

 

Il en va des origines de l’école dentellière de Méteren comme de beaucoup de points d’histoire du village, l’absence d’archives pour les périodes 1725/1754, 1775/1790 et 1795/1853 constitue un handicap difficile à surmonter pour avancer une date.

 

A Bailleul l’on suppose que la pratique de la dentelle aux fuseaux remonte, comme dans d’autres villes flamandes, à la moitié du XVIe siècle. Mais il faut attendre la moitié du siècle suivant pour en trouver un témoignage écrit. Les archives de la ville détiennent en effet un règlement donné le 31 juillet 1664 à l’école gratuite des filles pauvres par sa fondatrice Anne Swynghedauw. Il est précisé dans ce règlement que la maîtresse enseigne aux enfants « le travail aux épingles » (Spellewerken).

 

Qu’en était-il à Méteren ? L’abbé Béhague, l’historien local, n’est pas prolixe sur ce sujet qu’il n’aborde qu’indirectement à travers la situation de la classe ouvrière.

 

« Quant à la dentelle, on ne sait à quelle époque elle s’est introduite  dans le pays. Il est à croire que, depuis des siècles, à Méteren, le  cliquetis des fuseaux s’est mêlé, sous le chaume, au ronronnement  du rouet et au lourd martèlement du métier à tisser ; la cantilène  de Sainte-Anne, restée si populaire, sans avoir sans doute  l’antiquité des « toiles » -pièces de vers dont le chant  accompagnait, au moyen-âge, le travail du rouet- semble pourtant  remonter bien au-delà du XVIIIe siècle : elle porte le caractère  naïf des interminables chansons qui égayaient jadis les veillées  flamandes. En tout cas, vers 1750, s’ouvrit à Méteren une école  dentellière : M. le curé Bavière la bâtit sur un terrain contigu au  presbytère que lui céda gracieusement, selon la tradition du  gentilhomme terrien, le comte de Lichtervelde. Elle est restée très  populaire sous le nom d’école dominicale. Marie-Anne de Thoor –  fille de l’ancien bailli, dernière représentante du nom – qui est une  des fondatrices de l’école dentellière de Bailleul, légua par  testament à l’école de Méteren une rente annuelle de 100 livres. 

 En 1789, d’après de Coussemaker, il y avait 45 dentellières dans le  village. Malgré cet appoint la situation de la classe ouvrière ne s’est  guère améliorée, le nombre des indigents restant le même qu’en  1720. »

 

Abbé René Béhague, Essai d’histoire d’une commune flamande : Méteren, Editions C.F.F. 1932 p.141

 

 

Dérouler le fil continu de l’histoire de l’ Ecole Dentellière de Méteren est donc pour l’instant tâche impossible, ne serait-ce que depuis la Révolution. Tout au plus disposions-nous de quelques repères chronologiques relativement récents lorsque parut en 2006, dans le Bulletin du Comité Flamand de France, une étude approfondie et très documentée de M. Patrice De Meulenaere, consacrée à l’Ecole Dentellière de Méteren durant la période 1750-1850.

 

L’apport de cette recherche, qui porte sur l’œuvre de trois curés de Méteren en matière d’enseignement de la dentelle, nous a paru très intéressant car il nous fait revivre des épisodes importants de la vie communale. Nous avons donc sollicité auprès de l’auteur et du Comité Flamand de France l’autorisation de reproduire cet article in extenso . Nous les en remercions très vivement

.

 

 

A-2 – Une recherche récente

 de Patrice De Meulenaere (période 1750-1850)

 

image004

 

« Français je suis, Flamand je reste »

 

Un établissement d'instruction original :

 l'école dentellière de Méteren

 (vers 1750 - vers 1850)

par Fabrice de Meulenaere

 

 

Article paru dans le Bulletin N°76, Nouvelle série, Octobre 2006 du Comité Flamand de France.

 

Article repris intégralement sur ce site avec l’aimable autorisation de l’auteur et du C.F.F.

 

 

On ne connaissait jusqu'à présent que de maigres bribes sur l'œuvre à la fois scolaire et professionnelle soute­nue pendant un siècle par trois curés de Méteren ; quelques correspondances et autres documents récemment découverts ainsi que l'examen des sources imprimées nous ont permis de compléter largement cette lacune.

Selon R. Behague1 , le comte de Lichtervelde2, qui possédait des biens dans la localité, céda gracieusement, vers 1750, un terrain contigu au presbytère afin d'y établir une école, qui fonctionna presque immédiatement. Pourtant, une correspondance du maire en 18443 affirme que le curé, Louis-Nicolas Van (den) Bavière, fit construire celle-ci de ses propres deniers quelques années avant sa mort, survenue en 1775 ; s'agissait-il d'un autre local ou encore d'une deuxième bâtisse ? On ignore aussi si cette école fut d'a­bord simplement dominicale4 et ensuite dentellière ou si les deux enseignements coexistaient dès le départ, ce qui paraît très probable. Marie-Anne de Thoor, fille de l'ancien bailli de Méteren, légua par testament une rente annuelle de 100 livres au nouvel établissement.5 En 1789, on comptait qua­rante-cinq dentellières dans le village ; pendant la Révolu­tion, les activités de l'école semblent avoir été largement suspendues.

Après le concordat, en 1803, fut installé un nouveau curé, Louis-François van Bavinchove6 qui occupait la même fonction à Holque dès 1790. Issu d'une famille aisée, le digne pasteur ne dédaignait pas de participer au grand tir annuel des archers de Méteren où, selon la coutume, les trois premiers coups lui revenaient ; il y abattit même un jour l'oiseau d'honneur7.

Soucieux des indigents, il organisa en 1807 de gran­des cérémonies mettant à l'honneur un vieux couple de la paroisse8.

Mais la meilleure part des moyens de Louis van Ba­vinchove fut consacrée au rétablissement de l'école susdite. Lors de son arrivée à Méteren, il avait trouvé dans les dé­pendances du presbytère « une vieille masure de 15 pieds carrés » qui lui servit d'abord de bûcher ; en 1806, il conçut le projet d'en faire un atelier de charité destiné aux jeunes filles pauvres. Reconstruit de fond en comble et élevé d'un étage, le bâtiment accueillit celles-ci quelques temps après. Elles y apprenaient la lecture, l'écriture et les premières notions de calcul mais aussi un métier, généralement celui de dentellière ou couturière. Le fil était acheté aux frais du curé mais le profit résultant des ouvrages revenait aux fa­milles des élèves. Ces dernières, divisées en plusieurs clas­ses, devaient rester au moins trois ans et un de plus à ravau­der, coudre ou tricoter mais toujours à leur profit9 En 1810, Napoléon visita l'établissement ; très satisfait, il lui fit don de mille francs prélevés sur sa cassette10. Chaque année, la fête de l'école, qui était aussi celle du patron (Saint-Louis), amenait le curé à « de nouveaux actes de bienfaisance » envers ses protégées; « il n 'était bruit que de cette institu­tion qui, depuis lors, a servi de modèle à toutes les créations du même genre à Hazebrouck, Cassel, Steenvoorde etc ; c 'est de l'école pratique de Méteren que sont sorties la plupart des ouvrières qui se sont répandues dans toutes les parties de l'arrondissement, dont la fabrication de la den­telle est aujourd'hui (1844) la principale industrie et le seul travail productif pour les femmes depuis l'anéantissement de la filature à la main »" . Ayant atteint soixante-dix ans, l'abbé van Bavinchove résigna sa cure en 1828 et se retira à Esquelbecq, où il mourut le 17 décembre 1833 ; par testa­ment du 8 février 1830, le bienfaiteur donna encore mille francs à l'école dominicale12, maintenant confiée à son suc­cesseur, Léonard-Joseph Baelde (1772-1847).

Par la suite, ce dernier fut en butte à l'inimitié du maire, Pierre-Jean Deswarte13. Selon la lettre d'un sieur Leurs, propriétaire à Méteren14 au sous-préfet d'Hazebrouck (vers le 22 mai 1844), le premier magistrat montrait « .. beaucoup de zèle et de dévouement pour les intérêts de la commune.. » mais c'était aussi « ..un esprit haineux et rancunier, dans tous ses actes il entre un grain d'hostilité envers M. le curé qui est l'homme le plus pacifique de la terre. C'est ainsi qu 'il a fait abattre une belle guirlande de tilleuls qui ornait le cimetière, qui n'avait nulle part son modèle et qui tempérait si convenablement la clarté de l'église. Vous avez pu voir, hier, par quelle ridicule cons­truction elle a été remplacée.. » Cette animosité poussa le maire à demander la fermeture de l'école comme non conforme ; quarante familles indigentes furent ainsi privées d'une partie de leurs revenus. Toujours selon Leurs, « la suppression de cet atelier de jeunes ouvrières a jeté le trou­ble dans la commune et dans toute autre contrée que notre paisible Flandre, elle eut pu fournir l'occasion d'une émeute sanglante.. ».

Mais le sous-préfet, dans une lettre au propriétaire susdit ( 23 mai 1844), nia l'influence de Deswarte, relatant ainsi sa visite de l'établissement :

 

« ..Nous avons des lois sur l'instruction primaire et sur le travail des enfants dans les manufactures ; elles pres­crivent l'accomplissement de formalités et imposent des obligations à quiconque se charge de l'instruction de l'en­fance ou exploite ses facultés physiques ; or, dans l'école dont j'ai prescrit la fermeture, en vertu du pouvoir que me confère la Loi, je n 'ai trouvé qu 'un affreux désordre auquel j'aurais peut-être cherché à porter remède d'une manière moins coercitive, s'il ne m'avait été répondu par une vieille que l'on m'a dit être la directrice pour les deux établisse­ments, qu'elle ne recevait d'ordres que de Mr le curé.

Je respecte autant et plus que qui ce soit le caractère de ce vénérable pasteur, mais il m'est impossible de tolérer da­vantage de sa part que de la part de tout autre un état de choses aussi contraire à la loi qu 'à la morale publique. Je m'estime heureux, Monsieur, d'avoir reçu de vous cette lettre qui témoigne de vos sentiments bienveillants envers l'autorité, dont l'exercice est aujourd'hui un véritable apos­tolat.. »15.

 

Il avait donc suffi de quelques paroles malencontreu­ses pour sceller le sort de l'école. Bien que, le 22 mai, Barbe Lambin, une des surveillantes, ait déclaré continuer les tra­vaux indépendamment de l'ordre du sous-préfet16, toute activité officielle disparut sans doute rapidement. L'abbé Baelde mena pendant les dernières années de sa vie « un procès retentissant » contre le maire au sujet de la propriété de l'école dominicale17; mais il ne s'agissait là que d'un combat d'arrière-garde ; celui-ci ne connut pas d'issue juri­dique et l'œuvre tomba dans l'oubli.

Il faudra attendre 1910 pour que le curé de Méteren installe à nouveau, un cours de dentelle ; toutefois, ce n'était plus qu'une activité marginale comparée à celle de l'ancienne école.

 

 

 

Notes :

 

1- Essai d'histoire d'une commune flamande, Méteren, Anna­les du Comité Flamand de France, t. 38, 1932, pp. 142 et 176.

_ Trois membres de cette famille portaient le titre en 1750  

3_Archives départementales du Nord, désormais abrégé en ADN, 6 Z 2328.

4_Les pauvres ne s'y rendaient que le dimanche, d'où ce nom.

5- Marie-Anne de Thoor fut aussi une des fondatrices de l'école dominicale et dentellière de Bailleul (R. Behague, op. cit., p. 142).

6- Né à Audruicq, fils d'Hubert-Benoît et Françoise-Thérèse-Agathe Goetgheluck ; le père mourut boulanger à Watten, la mère rentière à Méteren ; ils devaient être assez fortunés puisque l'on estima les biens de leur fils « à une très grande valeur » (ADN, 1 Z 4572).

7- R. Behague, op. cit., p. 73.

8- Le récit détaillé de ces solennités figure dans la Feuille hebdomadaire de l'arrondissement de Saint-Omer, 13 juin 1807(n°19), pp. 2-3.

9- Annuaires statistiques du département du Nord, entre au­tres celui de 1814, pp. 144-145.

10- -ADN, 6 Z 2328, correspondance du Sieur Leurs, cité plus bas ; il serait intéressant d'identifier celui-ci, qui semble avoir joué un rôle dans la vie communale.

11- Idem.

12- ADN, 1Z4572.

13- Né à Méteren en 1795, fils de Jean-Baptiste et de Jeanne-Thérèse-Benoîte de Lassus ; il fit partie tout jeune des vo­lontaires royaux ; décoré de la croix du Lys, on le retrouve maire dès 1831 ( J. de Herckenrode, Compléments au nobi­liaire des Pays-Bas et du comté de Bourgogne, t.3, vol.2, Gand, 1866, pp. 226-227).

14-   Voir note 10

15- ADN, 6 Z 2328.

16- Idem                                                

17- R. Behague, op. cit.,

 

Fin de l’étude de Fabrice De Meulenaere.

 

Si vous souhaitez adhérer au Comité Flamand de France :

Joindre au règlement de votre cotisation (20 euros en 2010) un courrier à l’intention du secrétaire explicitant votre demande d’adhésion, 5 rue des Augustins, B.P. 203, 59024 Hazebrouck.

L’adhésion n’est définitive qu’après acceptation du Conseil d’administration.

 

 

 

 

 

A–3 Fermeture administrative de l’Ecole Dentellière de Méteren le 21 mai 1844

 

 

A la suite de sa visite à l’ « Ecole Dentellière » de Méteren le 21 mai 1844, le Sous-Préfet d’Hazebrouck décide sa fermeture pour divers manquements aux obligations légales relatives à l’instruction de l’enfance et à l’exploitation de ses facultés physiques.

 

Le  lendemain 22 mai, le maire, P.J. Deswarte, envoie le garde champêtre vérifier que l’école a bien cessé toute activité, mais ce dernier revient en mairie annoncer  qu’au contraire « presque tous les enfants étaient en pleine activité ». Le maire convoque Barbe Lambin, une des surveillantes de l’établissement et lui renouvelle l’injonction de fermeture mais la dame Lambin lui répond « qu’elle était ordonné de continuer les travaux, indépendamment des ordres de M. le Sous-Préfet et de continuer à recevoir tous les enfants qui sont habitués de fréquenter leur établissement »

De quoi le maire dresse un procès-verbal qu’il envoie au Sous-Préfet.

 

Le 23 mai, Edouard Leurs adresse au Sous-Préfet une lettre (voir ci-dessous) dans laquelle transparaît sa rancœur vis à vis du Maire, et où de manière inconditionnelle il prend la défense de l’Ecole Dentellière.

 Pour renforcer son argumentation  a-t-il volontairement « bluffé » le Sous-Préfet en inventant la visite de Napoléon 1er à l’Ecole Dentellière de Méteren en 1810 ainsi que le don de 1.000 francs sur la cassette de l’Empereur ?

 Dans le chapitre III du plan du site, intitulé « Mémoire des évènements » vous trouverez davantage d’éléments sur cette visite jusque là totalement ignorée par l’histoire du village et de son Ecole Dentellière  (cf III-15).

 

Merci à M. Fabrice De Meulenaere de nous avoir permis de redécouvrir, à travers son étude et de manière incidente,  un évènement du passé méterennois vieux de 200 ans  (1810 – 2010).

 

Nous n’avons pas résisté au plaisir de vous faire partager le contenu intégral de l’ échange de courriers entre Edouard Leurs et le Sous-Préfet d’Hazebrouck au sujet de la fermeture de l’ Ecole Dentellière.

 

 

 

Trois courriers intéressants sur la décision de fermeture administrative de l’école dentellière.

 

 

1) Lettre d’Edouard Leurs du 23 mai 1844 au Sous-Préfet d’Hazebrouck :

 

 Méteren le 23 mai 1844

 

A Monsieur le Sous-Préfet

De l’Arrondissement d’Hazebrouck

 

Monsieur le Sous-Préfet

 

A peine m’aviez-vous honoré hier de votre visite, que je recevais celle de Mr le Curé de Méteren : il venait avec douleur, m’apprendre l’inexplicable décision par laquelle vous avez ordonné la fermeture de la maison connue sous le nom d’école des dentellières et dont la direction lui a été transmise par le pieux fondateur, Mr l’abbé Vanbavinchove. On sait qu’en général j’ai peu de sympathie pour les faits et gestes des hommes d’église, mais quand j’ai le bonheur de rencontrer un prêtre simple et modeste, étranger à toutes espèces d’intrigues, ne vivant que dans le sanctuaire et bornant sa mission à des paroles et à des œuvres de moralisation, alors je n’hésite pas un instant à me rendre l’organe de ses plaintes légitimes.

 

Permettez-moi de vous le dire franchement, Monsieur le Sous-Préfet, la mesure que vous avez prise à l’égard de cet atelier de jeunes ouvrières a jeté le trouble dans la Commune et dans toute autre contrée que notre paisible Flandre, elle eut pu fournir l’occasion d’une émeute sanglante. Personne cependant ne fait remonter jusqu’à vous le blâme de cet acte d’autorité vraiment déplorable ; et comme tout le monde, je suis convaincu, que, sans le vouloir, vous vous êtes fait l’éditeur responsable d’une pensée mauvaise, d’une pensée d’animosité et de haine. Oui votre religion a été trompée ; Mr le Maire vous laissé ignorer et l’origine de cette institution charitable et son organisation et les bienfaits qu’elle répand dans la classe indigente.

 

Lorsqu’il y a quarante ans, Mr Vanbavinchove fut nommé desservant de Méteren, il trouva parmi les dépendances du presbytère, une vieille masure de 15 pieds carrés qui lui servit d’abord de bûcher. En 1806 il conçut le projet de faire de ce bâtiment un atelier de charité. Il se mit incontinent à l’œuvre, le fit reconstruire de fond en comble, l’éleva d’un étage, l’étendit dans tous les sens et lui donna les proportions qu’il a actuellement, le tout à ses frais et sans que la commune y ait jamais contribué pour un centime. Bailleul était à cette époque la seule localité de l’arrondissement où se fit la dentelle. M. Vanbavinchove y choisit les ouvrières les plus intelligentes et les plaça à la tête de son atelier d’apprentissage qu’il ouvrit gratuitement à tous les enfants pauvres de la commune : ce n’est pas tout, il achetait à ses frais le fil matière première et abandonnait aux parents des élèves les bénéfices de la fabrication . Chaque année la fête de l’école, qui était celle du patron, ramenait pour celui-ci l’occasion de nouveaux fastes de bienfaisance. Il n’était bruit que de cette institution, qui depuis lors   a servi de modèle à toutes les créations du même genre qui existent aujourd’hui à Hazebrouck, à Cassel, Steenvoorde. C’est de l’école pratique de Méteren que sont sorties la plupart des ouvrières qui se sont répandues dans toutes les parties de l’arrondissement, dont la fabrication de la dentelle est aujourd’hui la principale industrie et le seul travail productif pour les femmes, depuis l’anéantissement de la filature à la main.

Veuillez, Monsieur, consulter les annuaires statistiques publiés sous l’empire par M. Bottin, secrétaire général à la préfecture et vous verrez en quels termes élogieux il signale à ses lecteurs la création de M. le Curé de Méteren.

L’Empereur lui-même, lors de son passage en 1810, daigna s’arrêter pour visiter cette école et témoigna sa satisfaction par un don de Mille francs sur sa cassette. Lorsqu’en 1898 M. Vanbavinchove résigna sa cure, il confia et transmit à M. Baelde, son successeur, la direction et la surveillance de l’oeuvre qu’il avait fondée et à sa mort ses héritiers les lui ont confirmées.

Voilà, Monsieur, l’institution que par inimitié envers M. le Curé, M.Deswarte voudrait anéantir en enlevant à quarante familles indigentes une partie de leurs moyens de subsistance. Il devrait au moins avoir le courage de son action et ne pas s’abriter derrière votre autorité en feignant de déplorer lui-même l’ordre que vous avez donné. M. Deswarte, je le dis à sa louange, a beaucoup de zèle et de dévouement pour les intérêts de la commune ;mais aussi, chacun sait que c’est un esprit haineux et rancunier et que dans tous ses actes il entre un grain d’hostilité envers Mr le Curé qui est l’homme le plus pacifique de la terre. C’est ainsi qu’il a fait abattre cette belle guirlande de tilleuls qui ornait le cimetière, qui n’avait nulle part son modèle et qui tempérait si considérablement la clarté de l’église. Vous avez pu voir hier par quelle ridicule construction elle a été remplacée.

 

J’espère, M. que vous ne vous méprendrez pas sur l’intention qui a guidé cette longue lettre. A mes yeux les idées gouvernementales sont déjà trop affaiblies en France pour que je me permette jamais l’expression d’un blâme public sur un acte quelconque de l’autorité.

 

Veuillez croire à mon respectueux dévouement.

Ed. Leurs



2) Réponse du Sous-Préfet à Edouard Leurs justifiant sa décision de fermeture de l’ école

 

 

 

 

Hazebrouck le 23 mai 1844

 

Monsieur Leurs, propriétaire à Méteren

 

Je m’empresse de répondre à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire hier au sujet de la fermeture de l’école privée et de celle des dentellières qui se trouve au-dessus, établissements qui auraient été fondés par feu l’ abbé Vanbavinchove, curé de Méteren, et soumis aujourd’hui à la direction exclusive de son successeur.

 

Croyez bien, Monsieur, que M. le Maire de Méteren est absolument étranger à la mesure que m’a dicté l’impérieux sentiment de mes devoirs, et j’affirme sur l’honneur que je n’ai même pas pris l’avis de M. le Maire. Nous avons des lois sur l’instruction primaire et sur le travail des enfants dans les manufactures ; elles prescrivent l’accomplissement de formalités et imposent des obligations à quiconque se charge de l’instruction de l’enfance ou exploite ses facultés physiques or dans l’école dont j’ai prescrit la fermeture, en vertu du pouvoir que m’en confère la loi, je n’ai trouvé qu’un affreux désordre auquel j’aurais peut-être cherché à porter remède d’une manière moins coercitive, s’il ne m’avait été répondu par une vieille que l’on m’a dit être la directrice pour les deux établissements, qu’elle ne recevait d’ordres que de Mr le Curé. Je respecte autant et plus que qui que ce soit le caractère de ce vénérable pasteur, mais il m’est impossible de tolérer davantage de sa part que de la part de tout autre, un état de choses aussi contraire à la loi qu’à la salubrité publique.

 

Je m’estime heureux, Monsieur, d’avoir reçu de vous cette lettre qui témoigne de vos sentiments bienveillants envers l’autorité dont l’exercice est aujourd’hui un véritable apostolat.

Sans doute et ainsi que vous le dites vous-même Monsieur, les idées gouvernementales sont déjà trop affaiblies en France, où chacun entend se diriger à sa manière et surtout selon ses intérêts, pour que le magistrat ne doive parfois sévir, même contre son gré. C’est malheureusement  une position qui m’est faite pour la circonstance et devant l’exigence de laquelle ma conscience et mon devoir ne me permettent point de reculer.

 

Agréez, je vous prie Monsieur, l’expression des sentiments d’estime et d’affection de votre très humble et très obéissant serviteur

 

Le Sous-Préfet d’Hazebrouck

.François Gourdin

 

 

 

3-Edouard Leurs, qui avait été mal informé, se range à la décision du Sous-Préfet.

 

Méteren le 24 mai 1844

 

A Monsieur le Sous-Préfet

de l’arrondissement d’Hazebrouck

 

 

Monsieur le Sous-Préfet

 

Depuis que j’ai eu l’honneur de vous écrire à la demande de M.le curé de Méteren, il est venu à ma connaissance des faits qui m’expliquent pourquoi vous avez ordonné la fermeture de l’école dite des dentellières.

 

J’ai appris, en effet, qu’on y donnait l’instruction élémentaire en contravention à l’article 6 de la loi du 28 juin 1833. Je m’en suis expliqué assez vivement avec M. le Curé, en lui reprochant de m’avoir dissimulé cette circonstance ; mais il m’a paru vraiment étonné d’apprendre que cela ne lui est pas permis. Dès aujourd’hui il a fait cesser cet état de choses et ramené l’école à la spécialité de son institution. Il est fâcheux que cet esprit malveillant qui anime M. le Maire dans tous ses rapports avec M. le Curé, l’ait empêché d’avertir celui-ci, en termes convenables, qu’il lui était défendu de donner l’enseignement primaire par des institutrices non brevetées. Il est regrettable aussi que les motifs de vos ordres aient été si mal interprétés par les parents des élèves que les versions les plus étrangères aient circulé parmi la classe indigente et produit une agitation, sans exemple, dans la commune.

 

Agréez, Monsieur le Sous-Préfet, la nouvelle assurance de mon respect et de mon dévouement.

 

Ed. Leurs

 

 

A -4 - Quelques repères chronologiques récents :

 

 Marie Délie, Prix du Meilleur Ouvrier(e) de France en catégorie « dentelles de Valenciennes » en 1927 et 1933 (voir sa biographie au chapitre V-4 ), née en 1865,  évoquait ses débuts l’âge de 5 ans à l’Ecole Dentellière de Méteren  sous la direction de Melle Catherine Heyman(1). Nous sommes donc en 1870.

 

André Mabille de Poncheville dans « L’industrie dentellière Française, spécialement en Flandre, enquête dans la région de Bailleul »(2), paru en 1911, nous livre deux autres repères :

« Dans chaque village de la région de Bailleul, il y a également ou un cours à l’école primaire ou une école tenue par une vieille dentellière. Il en est ainsi à Caestre, à Méteren surtout, dont nous disons qu’il est, peut-être plus que Bailleul même, si on observe la proportion des populations, un centre dentellier.

« A Méteren, sans doute anciennement des écoles professionnelles de dentelles fleurirent, dans le genre des nombreuses écoles de Bailleul, vers le milieu du siècle dernier, mais elles avaient cessé de vivre et l’apprentissage se faisait de la mère à la fille quand, à Pâques 1906, un cours de dentelles fut fondé à l’école publique de filles, et sa direction confiée à une dentellière expérimentée, Mme Colaert. Elle enseigne la dentelle trois jours par semaine pendant deux heures prises sur les travaux manuels ; son traitement est le même que celui de la directrice de Bailleul, 330 francs. L’Etat paie aux jeunes apprenties –actuellement au nombre de 15- leur carreau, leur fil, etc.

« Elles vendent leurs dentelles au mari de leur maîtresse, Mr Colaert, qui prélève dessus les 5% habituels.

« Ce courtier est encore dessinateur, et donne les modèles des patrons qu'il fait exécuter. Le conseil municipal de Méteren avait approuvé une demande de sa part, tendant à la fondation d'une école gratuite de perfectionnement pour jeunes filles au-dessus de 13 ans, et que l'Etat eût encouragé comme celle de Melle Roeland, quand l'initiative de M. le curé de Méteren l'a rendue inutile. Il a fondé tout récemment, le 1er janvier 1910 un cours de dentelle installé dans un local ad hoc, où les petites filles de l'école religieuse, et toutes celles qui ont plus de 13 ans, peuvent recevoir toute la journée du jeudi, et les autres jours de 4 h. 1/2 à 6 heures l'enseignement d'une habile dentellière. Celle-ci a cinquante élèves environ et selon le mode habituel garde 5 °/0 sur le prix des den­telles qu'elle remet à une importante courtière de Bailleul, Mme Grignet.

« Cette école est plus intéressante que l'autre, d'abord en ce qu'elle rassemble un beaucoup plus grand nombre d'élèves, et ensuite en ce qu'elle permet à l'apprentissage de se per­fectionner davantage, puisque les jeunes filles de plus de 13 ans peuvent y apprendre encore. Elles ont d'ailleurs naturellement, paraît-il, du goût à apprendre et le désir de faire des dentelles belles et compliquées. La valenciennes seule, à l'exclusion de tout torchon est en honneur à Méteren, et il semble que d'une façon générale, la dentelle y ait trouvé un terrain plus favorable qu'à Baiileul même.

« Ceci confirme ce que nous disions dans la première partie de cet ouvrage, que la dentelle ne saurait guère plus vivre et se développer que dans les centres ruraux. C'est éminemment une petite industrie rurale. On trouverait à peine à Bailleul les 300 dentellières de Méteren 1 qui ne compte que 2.400 habitants. Il y en a à presque tous les foyers, parfois plusieurs. Ce n'est pas tout que d'avoir des écoles : il faut encore que les fillettes soient libres de consacrer à la dentelle assez d'heures par semaine pour que leur apprentissage ne soit pas un vain mot. Nous touchons ici à une des causes de la  crise actuelle. »

 

 

 

image006

 

Les apprenties dentellières en 1912 et leurs maîtresses, Marie Délie au centre et  une dame inconnue, pour l’instant, à droite.

 

 

Suite : 2e partie : L’école dentellière de 1919 à 1924

 

 

Retour à : IV 1 Dentelles Accueil et Présentation