L’école dentellière de Méteren

 

2e partie : L’école dentellière de 1919 à 1924

 

 

A -5 – Après la guerre 1914-1918 : l’ Œuvre du Retour au Foyer (R.a.F.)

                                                    

                                                     

L’œuvre du Retour au Foyer a été fondée en 1917 par Mme RIBOT, l’épouse du député de Saint-Omer, Alexandre RIBOT (plusieurs fois Président du Conseil et ministre entre 1890 et 1917), pour aider à la reconstruction des foyers dévastés par la guerre. Devenue après l’armistice une société reconnue d’utilité publique par décret du 19 juin 1919, elle avait son siège 12 rue du Quatre Septembre à Paris (2ème).

 

Le Retour au Foyer est à l’origine présidé par Paul DISLERE (1840-1928), polytechnicien douaisien, Ingénieur naval, président de section honoraire au Conseil d’Etat. Le secrétaire général est Emile CHARRIER, Conseiller Référendaire à la Cour des Comptes.

 

L’oeuvre manifesta un intérêt particulier pour la relance de la fabrication de la dentelle dans la région de Bailleul.

 

Un américain, homme de cœur et grand ami de la France, fut séduit par l’idée de « favoriser la renaissance d’un art bien français et de faire refleurir dans les familles de Flandre ce délicat travail qui avait brillé jadis d’un si vif éclat ». L’Américain William Nelson CROMWELL (1854-1948), richissime homme d’affaires, président d’honneur de l’œuvre, en devient le mécène après avoir été fortement impressionné par la traversée de la ville de Bailleul en 1919 et la vision des dentellières travaillant au milieu des ruines.

 

 

A5-1 Un mécène américain: William Nelson CROMWELL

 

 

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Avocat, né à Brooklin, New-York, le 17 janvier 1854, décédé à l’âge de 94 ans le 19 juillet 1948.

 

 

Associé dans un des plus grands cabinets d’avocats d’affaires américains « Sullivan et Cromwell », son nom est lié à celui de la réussite de deux des plus vastes entreprises de cette époque, le percement du canal de Panama et la création de l’United States Steel Corporation, regroupement des plus importantes aciéries américaines.

 

« Entre les deux guerres, tout en continuant à présider aux destinées de son affaire, il s’installa à Paris où il passa une grande partie de sa vieillesse. Il fut alors le bienfaiteur de notre pays. Il contribua pour une large part à l’érection de monuments qui témoignaient de la gloire ou de l’héroïsme des Américains venus pour le défendre, aida à la création du Musée de la Légion d’Honneur, présida à l’édification du Mémorial de l’Escadrille Lafayette.

 

Il s’intéressa au lendemain de la Grande Guerre à la vie de nos artisans et permit la reconstruction de l’industrie de la dentelle de Valenciennes. Il fit des dons répétés aux œuvres  de l’enfance malheureuse, s’occupa de la rééducation des aveugles et des bibliothèques de Braille »

 

(Tiré de l’hommage rendu en 1948 à W.N. Cromwell par Etienne Dennery au nom du Centre d’Etudes de politique étrangère)

 

Par l’intermédiaire du Retour au Foyer, il participa au financement de l’Ecole Dentellière de Bailleul inaugurée en 1927.

 

 Le buste en bronze de ce citoyen d’honneur de la ville de Bailleul, érigé sur le parvis de l’école, accueille les visiteurs depuis 1935, avec une interruption entre 1940 et 1944, période durant laquelle il fut mis à l’abri des réquisitions de l’occupant.

 

Bibliographie :

 

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Auteur: Dean Arthur H. « W.N. Cromwel 1854-1948, an american pioneer in corporate and international law », Ad Press VG/G 1957

 

 

 

 

 

A5-2 : Le Retour au Foyer à Méteren :

 

 

La commune a terriblement souffert de la guerre, aucune maison n’a été épargnée et il faudra attendre l’été 1919 et l’édification de baraquements et maisons provisoires pour voir réapparaître quelques dentellières, souvent âgées, parmi les ruines. La vieille carte postale ci-dessous illustre bien la situation à l’époque.

 

 

 

 

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A Méteren une personne tente, dès 1919, de réorganiser la production de la dentelle, pour procurer quelques ressources à des foyers malmenés par la guerre. Il s’agit de Melle Marguerite de Swarte, (1874-1948), infirmière de son état mais dont l’intérêt qu’elle porte depuis toujours à la dentelle lui confère une solide connaissance dans ce domaine (photo ci-dessus). Il y a lieu de confectionner des carreaux, de se procurer des fuseaux et des parchemins, de commander du fil, de vendre la production…

 

Nous sommes très peu renseignés sur la reprise progressive de l’activité dentellière à Méteren au cours des années 1919-1920. Cette reprise s’est sans doute effectuée avec la participation, aux côtés de Marguerite De Swarte (M. de S.), des « facteurs de dentelle »(courtiers) locaux et d’écoles dentellières épargnées par la guerre, belges notamment.

Avant d’aller plus avant dans notre recherche il nous faut distinguer deux secteurs d’activité dentellière :

 

-celui des dentellières chevronnées qui ont pu reprendre leurs travaux, dès qu’elles ont réuni le matériel et les fournitures nécessaires, avec ou sans les premières aides du Retour au Foyer ou d’autres œuvres d’assistance aux régions sinistrées.

 

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-celui de la formation de jeunes apprenties dentellières dans le cadre d’écoles professionnelles à créer. C’est essentiellement à ce secteur que nous allons nous intéresser à travers l’ histoire de l’Ecole Dentellière du Retour au Foyer de Méteren.

 

C’est tout naturellement que, par la suite, l’œuvre du Retour au Foyer s’adresse à Marguerite de Swarte pour relancer l’enseignement de la dentelle à Méteren et dans les environs. Le premier contact officiel est une lettre du Président du Retour au Foyer en date du 23 décembre 1920, reproduite ci-dessous, malgré sa lecture rendue difficile par le temps écoulé.

 

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Emile CHARRIER

Secrétaire Général

 

 

Dès le 30 décembre 1920, Marguerite de Swarte. faisait part de son entière adhésion au projet du Retour au Foyer, rappelait l’importance du travail de la dentelle à Méteren avant 1914 et précisait les conditions de son enseignement aux jeunes apprenties :

………………………………………………………………………… …………

« Dans ces écoles les enfants apprennent la dentelle dès leur plus jeune âge ; jusqu’ 13 ans elles y vont le jeudi et pendant les vacances ; après 13 ans elles y vont tous les jours. 

« Depuis quelques années il y avait un cours de dentelle à l’école communale  pendant les heures du travail manuel. Ce cours se réorganise en ce moment et est entièrement subventionné par l’Etat. Il n’a par conséquent aucun besoin d’être aidé par les œuvres de reconstitution. D’ailleurs ce cours est insuffisant pour former une ouvrière.

« Pour former une habile dentellière il faut l’entraînement de longues heures de travail, excitées par l ‘émulation et par le chant de nos vieilles chansons locales, rythmées spécialement aux mouvements des fuseaux. »

« Je souhaite, pour la renaissance de la dentelle parmi la jeunesse, la reconstitution d’une de ces écoles ouvroirs, indépendantes des écoles primaires, où nos jeunes enfants puissent apprendre sérieusement à exécuter ces fines Valenciennes qui font les délices de toutes les femmes de goût. »

 

Elle concluait ce premier échange de courrier avec le Secrétaire Général du R. au F. en lui précisant qu’elle connaissait  une personne qui pourrait assurer la direction d’une telle école. Sans la nommer, elle pensait à Marie Délie.

 

A5-3 Madame HOUZET, responsable de la section « Dentelles » du Retour au Foyer à Paris.

 

Etant donné l’intérêt que W.N. Cromwell portait à la renaissance de l’art de la dentelle, le R. au F. avait désigné dès 1919 une responsable en charge du secteur « Dentelles »

 

 

 

 
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C‘est Madame  HOUZET qui va jouer ce rôle. Hortense Didelot, de son nom de jeune fille, est née en 1861, dans une famille d’architectes parisiens.

Mariée en 1886 à Désiré Houzet, négociant à Lille, qui avait des attaches familiales dans les Flandres, elle va évoluer de par la profession de son mari  dans le milieu de la mode, de la haute couture et de la lingerie fine. Désiré Houzet exerce en effet dans le domaine des soieries de luxe (Lyon, Damas, Chine) et tient à Lille deux commerces importants, l’un sur la Grand Place, dans les locaux occupés aujourd’hui par le Furet du Nord, et l’autre Rue des Ponts de Comines, actuel Cinéma Métropole.

 

A la mort de son mari en 1908 elle se retire à Paris, dans un appartement cossu de la Place de la Trinité, qui témoigne, avec d’autres propriétés, de la réussite professionnelle du couple.

Membre de l’œuvre du Retour au Foyer dès sa création, son expérience professionnelle la désignait tout naturellement pour être responsable du renouveau de la dentelle dans les départements sinistrés du Nord à partir de 1919.

Elle a assuré les relations avec les représentants locaux et est venue de nombreuses fois dans les Flandres, à Méteren en particulier, visiter l’école dentellière et encourager les jeunes élèves et leur maîtresse.

 

Elle avait aussi la charge d’organiser la participation des écoles dentellières soutenues par le R. au F. aux expositions et concours tant sur le plan local ou départemental que national.

 

Elle formait avec Marguerite de Swarte un tandem efficace, surtout apprécié durant les premières années (1920-1925) de l’ouverture de l’Ecole Dentellière, lorsque les besoins étaient grands.

 

Décédée en 1935 Madame Houzet nous a laissé un cahier-journal dans lequel elle consignait toutes ses interventions à Méteren, Bailleul et Saint-Jans-Cappel, ainsi que la comptabilité détaillée, par dentellière, de  ses achats de dentelles pour le compte du R. au F.

 

Merci aux cousins (éloignés) de Madame Houzet et particulièrement à Monsieur l’Abbé Pierre Houzet, qui nous ont permis de faire plus ample connaissance avec la responsable du Retour au Foyer et de comprendre pour quelles raisons elle avait été choisie  pour ce rôle.

 

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A sa mort le cahier-journal ainsi que les archives des correspondances du R. au F. sont passés entre les mains de Marguerite de Swarte, puis  parvenus jusqu’à nous par l’intermédiaire de sa famille.

 

 A5-4 : 1921, l’année de la relance :

 

Le R. au F. affiche de grandes ambitions pour l’ Ecole Dentellière de Méteren :

« Nous sommes heureux de voir que vous avez bien compris notre pensée qui est de faire dans l’avenir, de notre école de Méteren, la rivale de l’école flamande de Poperinghe. Nous ne négligerons rien pour arriver à ce but » (lettre du R. au F. du 7 mai 1921).

 

« Nous vous engageons à organiser le même enseignement dans les communes de Saint-Jans-Cappel, de Flêtre et de Merris. Mais il est bien entendu que ces trois écoles doivent être pour notre œuvre une pépinière et que les élèves que nous y aurons formées devront assurer le recrutement de l’ école de Méteren sur laquelle nous comptons porter tout notre effort » (lettre du R. au F. du 20 avril 1921).

 

« Nous vous demandons de louer un local convenable, bien aéré, bien éclairé. Nous ferons les frais de cette location… Nous vous fournirons le mobilier, tables, chaises, fourneau, lit, linge, en un mot tous les objets dont vous nous donneriez la liste » (lettre du R. au F. du 20 avril 1921).

 

 « J’étudie la formation d’une coopérative de production dont vous seriez la Présidente, lorsque nous aurons groupé les cinquante membres nécessaires

(lettre du R. au F. du 27 juin 1921).

 

Les premiers locaux de l’école dentellière :

Dans la lettre du R. au F. du 7 mai 1921 le Secrétaire Général évoque le paiement de la location de « la maison provisoire de Méteren », une première implantation de l’école que nous n’avons pu localiser exactement à ce jour. Il s’agit d’une maison provisoire construite par l’ Etat et louée à prix modique aux habitants sinistrés sous le contrôle du maire.

Cette maison provisoire fut louée à compter du 1er février 1921, mais occupée seulement courant avril par suite d’un manque provisoire de chauffage. Les élèves, encore peu nombreuses, furent durant ce temps hébergées par leur maîtresse, Marie Minne-Cappoen (1859-1929), dont la maison, provisoire elle aussi, était située dans ce que l’on appellera plus tard la Cité Beheidt. Le peu que nous sachions des premiers locaux de l’école (lettre M. de S. du 8 juin 1921) c’est qu’ils étaient surélevés par rapport au terrain, qu’on y accédait par deux marches en bois à l’avant du côté nord, tandis qu’à l’arrière, côté sud, la porte était à quatre mètres du sol et qu’il fallait faire quelques travaux de terrassement pour aménager un accès, une cour et un jardin.

 

 

 

 

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Marie MINNE, maîtresse dentellière, près du premier baraquement, couvert de tôles et de papier bitumé, probablement en 1919 ou début 1920, avant l’intervention du Retour au Foyer. Il semble s’agir d’un cours de couture ou de broderie

 

 

 

 

 

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Premier baraquement (suite)

Marie MINNE, le même jour, est en compagnie d’un groupe composé des huit supposées brodeuses

( de l’école-ouvroir ?) figurant sur la photo qui précède et de treize autres plus jeunes fillettes.

Pour participer à l’identification des jeunes apprenties-dentellières, rendez-vous tout à la fin du chapitre consacré à la dentelle.

 

 

 

 
Le mobilier expédié par le R. au F. fut réceptionné fin mai. Il occupait un wagon complet et pesait plus d’une tonne. L’envoi comprenait tables basses à rallonges, chaises basses, armoires, tableau, fourneau, lit, linge, fontaine à eau … bref, tout ce qui avait été sollicité pour meubler correctement l’école renaissante.

 

Dès 1921 le R. au F. ambitionne de construire une école dentellière à Méteren :

Le 30 septembre 1921 le Président Dislère demande au Maire de Méteren de lui indiquer « un terrain dont l’emplacement serait convenable pour nos enfants et que nous pourrions acquérir à des conditions avantageuses ».

Le 31 décembre 1921, Maître Lotthé, notaire, est chargé d’établir l’acte de vente au R. au F. de deux terrains sis Rue Nationale appartenant, l’un à Mme Bailleul, l’autre étant la propriété de Mme Lotthé-Leclère, la tante du notaire. L’œuvre acquiert également le droit à dommages de guerre de M. Goethals sur un terrain voisin des parcelles précédentes.

Mr Debruyne, entrepreneur à Méteren, est chargé d’établir un plan sommaire comportant la répartition intérieure des pièces de la construction envisagée.

 

Les effectifs de l’ école dentellière à la fin de l’année 1921 :

 

Le relevé des noms des apprenties dentellières figure dans le premier cahier (1921-1928) de Mme Houzet à la date du 31 janvier 1922.

On  dénombre alors sept « grandes » apprenties :

Marie BECUWE (entrée le 1/8/1921), Madeleine BEDELEM (entrée le 15/2/1921), Germaine CHIROUTRE, Jeanne COUSIN (entrée le 1/8/1921), Maria DEVYCK (entrée le 1/2/1921), Madeleine SLAMBROUCK (entrée le 1/4/1921), Agnès SURE (entrée le 1/2/1921) . Deux jeunes filles ont quitté l’école en cours d’année pour « entrer en service » : Germaine WOUTS (entrée le 15/2/1921) et Maria DETURCK (entrée le 1/2/1921).

 

S’y ajoutent 18 « petites » élèves du cours de dentelle :

Jeanne BEDELEM (entrée le 15/2/1921), Suzanne BEDELEM, Lucie BEHAEGHEL (entrée le 1/5/1921), Marie-Madeleine BERTHELOOT (entrée le 1/5/1921), Maria CAPPOEN (entrée le 1/8/1921), Marthe DECOSTER, Jeanne DERAVE (entrée le 1 /5 /1921), Marthe DERAVE, Simone FACHE (entrée le 1/5/1921), Rachel HOUCKE (entrée le 1/5/1921), Berthe CNOCKAERT, Eudoxie PARRAIN, Germaine KEIGNART (entrée le 2/6/1921), Yvonne RUCKEBUSCH, Jeanne SENNESAEL (entrée le 1/5/1921), Jeanne SURE, Germaine TERRIER (entrée le 2/.6/1921) et Marie VERSTAVEL.

 

Les premières productions de dentelles de l’école :

 

Le R. au F. achète toute la production de l’ école ainsi que celle d’une vingtaine de dentellières chevronnées regroupées derrière Marie Délie qui fait office de courtière.

 Il étend même ses achats à la production d’une quarantaine de vieilles dentellières bailleuloises agissant pour le compte de leur courtière : Félicie Staes.

 

 Les achats de dentelles par le R. au F. commencent le 11 juin 1921 et se succèdent ensuite à bonne cadence, les 5 juillet, 20 juillet, 14 septembre, 23 septembre, 5 novembre, 21 novembre et 10 décembre, pour un total de 19807 francs 1921 (un franc 1921 = 1,035 € en 2012, tout en sachant qu’avec un franc de 1921 on avait un pouvoir d’achat très supérieur à celui d’un euro de 2012)

 

Les « grandes » apprenties de l’école figurent dès le premier achat du 11 juin parmi les dentellières ayant rendu un travail bon à la vente, parfois important. C’est ainsi que l’on remarque plusieurs productions de 10 aunes (7 mètres) et 12 aunes (8 m.40) - l’aune, unité de mesure de la dentelle à l’époque, est égal à 70 centimètres. Il s’agissait certes d’une dentelle de petite largeur (1.5 à 2 cm).

Pour les dentelles plus larges, seules les dentellières chevronnées exerçant hors de l’Ecole sont alors capables d’en produire. Ces dentelles nécessitent de s’investir dans une longue durée : c’est ainsi qu’une dentelle de 6 cm de largeur n’avance qu’à raison de 10 cm par journée de 8 à 10 heures de travail.

 

 

La vente de charité du samedi 17 décembre 1921 :

 

 

 

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La première vente de charité a eu lieu le 17 décembre 1921, dans le Jardin d’ Hiver du luxueux Hôtel Majestic, un palace parisien situé dans le XVIe arrondissement, « dans un cadre brillant d’élégance raffinée ». Elle a dépassé en affluence et en résultats les prévisions les plus optimistes du Retour au Foyer. Le montant des ventes a atteint la somme de 36794 francs.

 Parmi les visiteurs et acheteurs on note le prince héritier de Perse, la vicomtesse Benoist d’Azy, Mme Loucheur, Mme André Citroën, Mme Dior… (L’Intransigeant, Paris 20/12/1921)

 

 Marguerite De Swarte, accompagnée de trois méterennoises, la maîtresse Marie Minne et deux de ses jeunes élèves, avaient fait le déplacement pour animer les comptoirs de vente par une démonstration sur place de confection de dentelle en tenue de flamande avec coiffe traditionnelle. Hélas les noms de ces deux jeunes apprenties n’apparaissent pas dans les archives du R. au F.

 

Mme Houzet évoque leur présence en ces termes : (rapport annuel 1921-1922).

 

« Et quelle délicieuse évocation de toile flamande que le tableau vivant de notre vieille maîtresse dentellière, encadrée de deux de ses plus jeunes élèves dans leur costume si primitif des béguines d’autrefois, assises, leur carreau sur les genoux, maniant vivement et légèrement des centaines de fuseaux, d’où sortait leur délicate dentelle sous les yeux ravis de nos visiteuses. »

M . de S. évoque le retour à l’école dentellière : « Marie Minne et nos deux petites filles ont été enchantées de leur voyage à Paris, elles racontent leur bonheur autour d’elles avec force détails, ce qui donne beaucoup d’émulation à l’école. Toutes voudraient mériter le même bonheur l’année prochaine. »

 

 A5-5 :1922 : les aspects sociaux sont pris en compte mais des tensions apparaissent hélas dans les rapports avec le Retour au Foyer.

 

a) Les aides en nature aux jeunes apprenties dentellières :

 

Le R. au F. apporte aux jeunes apprenties, parfois à leur famille, des aides diverses en nature. C’est ainsi qu’une lettre du 25/1/1922 annonce l’envoi de capuchons, chandails, jupons, boléros et pélerines, le tout en laine. Le même envoi comprend encore « cinq costumes de garçonnets à répartir parmi les familles les plus nécessiteuses ».

Les courriers font aussi état d’autorisations de confectionner ou d’acheter sur place galoches et sabots en prévision de l’hiver.

 

Le 2/3/1922 c’est l’envoi d’une aide alimentaire en provenance des stocks de guerre :182 boites de corned beef à distribuer aux familles,  et du thé, du sucre, du cacao pour le goûter des apprenties.

Du chocolat est distribué au goûter (ex. livraison de 27 kg le 21/11/1922)

 

Deux fois par semaine une soupe renforcée de viande est servie aux élèves qui n’habitent pas au centre du village.

 

L’école est régulièrement approvisionnée en huile de foie de morue, complément nutritionnel riche en vitamines donné aux enfants comme aliment, généralement accompagné d’une friandise destinée à en faire passer le goût écoeurant et à chasser l’odeur de poisson rance. A l’époque cette huile n’était ni désodorisée, ni parfumée comme de nos jours !

 

Le projet de société de secours mutuels : (Lettre R. au F. du 16/2/1922)

 

Il s’agit d’une première version du projet destinée à lancer la discussion avec les dentellières et apprenties. La société ne sera définitivement constituée que le 24 janvier 1924.

 

b) Les tensions avec le Retour au Foyer :

       

Le mode de fonctionnement du Retour au Foyer qui prend ses décisions à Paris, loin des bénévoles de base, n’est pas toujours très adroit. Marguerite de Swarte, de son côté, a un caractère très affirmé. Elle a consacré beaucoup de temps et d’énergie à initier les dirigeants du R. au F. aux subtilités de l’enseignement de la dentelle. Elle connaît le petit monde des dentellières et n’entend pas qu’on lui impose des décisions qui lui paraissent contraires aux intérêts de ses ouvrières et apprenties.

A l’occasion de la répartition d’une partie des bénéfices de la vente de charité du 17/12/1921 un premier conflit apparaît le 12 mars 1922. Le Secrétaire Général du R. au F. propose une répartition forfaitaire sur la base de quatre catégories de dentellières :

-      ayant livré de 1 à 100 mètres de dentelle en 1921

-      ayant livré de 101 à 200 mètres

-      ayant livré de 201 à 400 mètres

-      ayant livré au-dessus de 400 mètres.

Le projet de répartition comporte des erreurs manifestes, ce qui a le don d’agacer M. de S. qui ne supporte plus cette tutelle lointaine, par ailleurs très tatillonne sur la partie administrative.

Elle veut une répartition au % de la valeur marchande des livraisons de chaque dentellière, ce qui lui paraît beaucoup plus juste que de donner la même montant de gratification à une dentellière ayant livré 1m 50 de dentelle qu’à une autre en ayant livré 99 m. Elle campe sur cette position mal comprise à Paris.

 

Le 20/3/1922 le Comité Directeur du R. au F. se réunit à Paris et prend des sanctions :

« Puisque vous manifestez le désir de secouer notre tutelle et de voler de vos propres ailes,  nous avons résolu, en présence des difficultés que nous rencontrons de ne pas donner suite à nos projets. En conséquence, nous renonçons à la construction d’un bâtiment pour l’école, mais nous maintenons provisoirement celle-ci dans sa situation actuelle. Nous bornerons à l’avenir nos achats de dentelles à la production de l’école ».

 

L’école envisagée à Méteren sera construite à Bailleul et inaugurée le 9 octobre 1927.

 

 

 

c) La vente de charité du 9 décembre 1922

 

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Comme l’année précédente une vente de charité est organisée dans le même cadre luxueux du Jardin d’Hiver de l’Hôtel Ritz  à Paris.  Elle connut un succès identique puisque le montant des ventes s’est élevé à la somme de 33584 francs, soit 90% du montant atteint en 1921, année inaugurale de ce type de manifestation par le Retour au Foyer et qui avait à l’époque bénéficié d’un effet de curiosité.

 

La délégation méterennoise comprenait cinq personnes : Marguerite De Swarte, directrice de l’école, Marie Minne, la maîtresse dentellière, Marie Délie l’habile conseillère, et les deux élèves de l’école ayant fourni la plus importante quantité de dentelle commercialisable à savoir Jeanne COUSIN (1907-1986) plus tard épouse Maurice Steenkiste (photo du bas à gauche) et Marthe NUNS (1907-1979) plus tard épouse Michel Lemahieu (photo de droite). Comme Marie Minne elles avaient emporté leur carreau et firent à Paris une démonstration de leur savoir-faire. Les acheteuses étaient particulièrement impressionnées par le nombre de fuseaux mis en œuvre pour réaliser les dentelles.

 

 

 

 

 
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A5-6 : 1923 : L’école se stabilise :

 

a) Un nouveau baraquement pour l’école :

Marguerite De Swarte, dans une lettre du 19 mars, apprend au R. au F. qu’elle a acheté (personnellement) « un bon et beau baraquement de 15 m de long sur 6 m de large, qui se trouve sur un terrain m’appartenant, en plein centre du village, le long de la route nationale. »

« Là nos petites filles seront au large et je compte pouvoir déménager bientôt pour pouvoir recevoir toutes nos petites recrues après Pâques ».

 

 Le baraquement, tel qu’il figure sur la photo de groupe de 1925, subsistera à cet endroit jusqu’après la guerre 1939- 1945. On a construit par la suite sur l’emplacement les bâtiments de l’entreprise Vanhersecke, Rue Nationale.

 

 

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Le nouveau baraquement de l’école dentellière (photo de l’été 1925) acquis en 1923

 

Cette acquisition constituait une manifestation d’indépendance vis à vis de la direction du R. au F., mais celle-ci ne réagit pas, consciente que ses projets immobiliers se réaliseraient maintenant à Bailleul.

 

En visite à l’école de Méteren le 17 juin 1923, Mr Charrier Secr. Général et Mme Houzet, déléguée à la dentelle, constateront « le bon arrangement des locaux, tout proprets, tout fleuris et relativement confortables. »

 

b) Participation à la cérémonie de remise de la Croix de Commandeur de la Légion d’Honneur à William Nelson Cromwell :

 

La cérémonie est prévue pour le 8 décembre 1923. Une délégation de l’école dentellière de Méteren, accompagnée par M. de S., y participe selon un protocole strictement défini. Toutes les œuvres qui sont soutenues par ce riche mécène devront défiler devant lui, c’est l’école de Méteren qui représentera la Section de Dentelle du R.A.F.

 « Il faut que six de nos enfants de Méteren viennent avec leur maîtresse, en costumes locaux, carreaux et fuseaux soutenus par des rubans tricolores et américains, et prennent part au cortège, en reconnaissance de ce qu’il fait pour elles ».

Une subvention spéciale avait été dégagée par le R.A.F. pour habiller les élèves.

Nous n’avons pas trouvé le nom des six demoiselles retenues pour accompagner Marie Minne à Paris…

 

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Un don de 100 000f de William Nelson Cromwell :

 

Le R.A.F. décide de consacrer une partie du don de 100 000F à l’organisation d’un concours sur échantillons de 30 cm au moins entre les dentellières de la région de Bailleul. Il s’agit d’encourager l’exécution d’œuvres de haute qualité et de stimuler les dentellières en vue d’un travail toujours plus perfectionné. Une somme de 80 000F est affectée au concours

Le concours qui est prévu pour le 9 juin 1924 va mobiliser pas mal d’énergie dès 1923. Il faut motiver toutes les dentellières, les recenser, préparer les dossiers de candidatures. Nous y reviendrons en 1924.

 

A5-7 : 1924 – Le concours, l’événement de l’année

 

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Les candidatures dépassent toutes les prévisions puisque l’on dénombre 409 participantes retenues, dont 93 de Méteren,. La liste nominative des candidates méterennoises figure un plus loin dans le texte.

Le concours est ouvert surtout aux membres de la société de Secours Mutuels « Les dentellières du Retour au Foyer », c’est-à-dire âgées de plus de 15 ans et de moins de 50 ans. Il est étendu aux dentellières plus âgées dès lors qu’elles sont en mesure de déposer un échantillon de belle dentelle d’au moins 30 cm. Des mesures sont prises pour éviter les fraudes et chaque dentellière peut être mise en demeure de confectionner sur place une partie de l’échantillon fourni..

Les échantillons sont exposés publiquement à l’Hôtel de Ville de Bailleul durant les deux jours qui précèdent la proclamation des résultats du concours.

Le jury est composé de trois représentants du R.A.F. et de trois membres élus par les dentellières (dont Marie Délie). Il est coprésidé par le Maire de Bailleul et un professeur de l’ Ecole des Arts Décoratifs de Paris.

 

De très vieilles dentellières de 75, 78, 80 ans réputées entre les meilleures ouvrières d’antan, travaillant encore ont d’abord été honorées pour toute une vie consacrée à la dentelle et reçurent un prix de persévérance. Les trois dentellières hors-concours parce que membres du jury, reçurent à leur tour un prix spécial pour l’exécution d’œuvres de haute qualité. Le travail des autres candidates avait été classé en six catégories par ordre de qualité avec des prix de 1000 f, 750 f, 500 f, 300 f, 250 f et 50 f. Les jeunes apprenties méritantes reçurent un prix de 20 f. Les archives ne contiennent pas le palmarès du concours.

 

Le Retour au Foyer

Liste des 93 dentellières méterennoises ayant participé

au concours  du 9 juin 1924

 

 

 

 

01-Bailleul-Wouts Marie

48-Franchomme Eudoxie

02-Ballin-Platevoet

49-Haverbecke-Alleweireld

03-Becu-Schercousse

50-Heyman Marie

04-Becuve-Léonie

51-Houcke-Deweppe

05-Becuve Marie

52-Hurtemel-Leroy

06-Becuve Nathalie

53-Kiecken Bernadette

07-Beddelem Jeanne

54-Lannoye-Wydauw

08-Behaeghel-Thelier

55-Laperre-Wales

09-Behaeghel Germaine

56-Lassue-Loviny Marie

10-Béhaeghel-Janbrugge

57-Lassue-Smagghe Emma

11-Béhaeghel Zénobie

58-Lehair-Cordonnier

12-Blondel-Desrameaux

59-Loozen Hélène

13-Boidin-Dequecker

60-Milleville-Nuns

14-Blondel-Decreux

61-Minne-Cappoen Marie

15-Cappoen-Sure Noémie

62-Nuns-Dequirez

16-Cappoen-Vereck

63-Parrain-Behaeghel

17-Cerouter-Lassue

64-Perck Marie

18-Cnockaert–Provo Catherine

65-Platevoet Léonie

19-Cnockaert Marguerite

66-Plouvier Julienne

20-Colaert-Decoster

67-Queste Adèle

21-Cuvelier Angèle

68-Rousseau Lassue,

22-Deberdt-Thoor

69-Saelen-Wickaert

23-Deconinck-Vandoorme

70-Schercousse-Kiecken

24-Decoster Hélène

71-Slambrouck

25-Decoster-Fache

72-Spetebroodt Madeleine

26-Decreus-Caulier

73-Spillebout-Deturck

27-Decuyper Florence

74-Spriet-Sansen

28-Dehaut-Thélie

75-Suffys-Delmotte Octavie

29-Deldicke-Doutrelant

76-Suffys-Verwaerde Marie

30-Deldicke-Bauwe Philomène

77-Suffys-Thoor

31-Délie Marie

78-Sure Agnès

32-Délie Romaine

79-Sure-Franchomme

33-Derveaux-Belpalme

80-Tavernier-Vitse

34-Deschepper Germaine

81-Thélier-Dezandt Lydie

35-Deschepper-Bécuwe

82-Vandaele-Delmotte

36-Deswarte-Delmotte

83-Vermeulen-Dubois

37-Deturck-Franchomme

84-Verwaerde Alida

38-Deturck-Tellier Madeleine

85-Verwaerde-Duhayon

39-Devos-Queste (veuve)

86-Verwaerde-Huyghe

40-Devyck-Dewitte

87-Verwaerde-Decoster

41-Deweppe Lydie

88-Vitse Hélène

42-Dervitte-Scheers

89-Valbrou Octavie (Veuve)

43-Doucy-Thooris

90-Wickaert Euphrasie

44-Doutrelant Marie

91-Wouts-Lannoy Sophie

45-Doutrelant-Loozen

92-Wouts-Vereecke Maria

46-Eeckeloot-Hubrecht

93-Wydauw-Plouvier Reine

47-Feryn-Hurtemel

 

 

 

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