5e partie : L’origine légendaire de la dentelle aux fuseaux

 

 

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Avant de nous attacher à la véritable histoire de la dentelle aux fuseaux telle qu’ on l’enseignait à l’Ecole Dentellière de Méteren, laissons nous emporter par deux jolies légendes relatives aux origines de la dentelle :

 

-la légende de Séréna et d’Arnold

 

-l’histoire de Barbe Winckel et de Gilliodts Hapken

 

 

 

 B 1 -  La légende de Séréna et d’Arnold

 

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Dame Barbara était veuve. La pauvre femme et ses cinq enfants vivaient dans la misère. Aussi chaque membre de la famille travaillait-il dur. Nuit et jour, on entendait ronronner le rouet.

Séréna, l’aînée, faisait de son mieux, mais elle craignait fort que tout ce labeur ne leur permette pas de vivre.

 

En fait, la misère devenait chaque jour plus grande au foyer de la veuve et inspira ce vœu à Séréna : « Sainte Vierge, donnez-moi les moyens de secourir ma famille, et je renonce aux joies et aux espérances de mon cœur ! ». Etouffer son cœur : ce n’était que plus tard qu’elle comprendrait la portée de son vœu.


Vint le printemps, et par un bel après-midi, Séréna s’en alla faire une promenade à la campagne, accompagnée de son ami Arnold, l’apprenti sculpteur. Tout à coup, tandis qu’ils se reposaient sous un grand chêne, l’air sembla s’obscurcir au-dessus d’eux. Une quantité innombrable d’araignées venait de s’abattre sur la coiffe noire que Séréna avait ôtée, et de leur va-et-vient grouillant naissait une toile représentant de gracieuses figures ; c’étaient des fleurs, des oiseaux, des ornements délicats…


Disparues aussi rapidement qu’elles étaient venues, les araignées laissèrent Séréna toute perplexe. Et elle songea : « Si une simple araignée fait un dessin si charmant avec du simple fil de la Vierge, pourquoi ne ferais-je pas mieux moi avec mon fil qui est si fin ? »
Mais comment conserver ce précieux dessin ? Arnold s’en chargea ; avec des branches d’arbres entrecroisées, il fît un châssis sur lequel ils fixèrent la toile et, le soir même, Séréna se mit au travail.

 

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Source : maxisciences.com


Le lendemain matin, lors de sa visite à Séréna, Arnold constata que les fils s’étaient emmêlés inextricablement. Séréna en était complètement désespérée.


Alors pour empêcher les fils d’encore s’embrouiller, il attacha au bout de chacun d’eux un petit morceau de bois. Un grand pas était ainsi fait ; le fuseau était inventé.

 


Après quelque temps, ce ne fut plus qu’un jeu pour Séréna et elle fabriqua les premières véritables dentelles. Arnold faisait les dessins, Séréna les suivait avec son fil. Les premières dentelles furent exposées dans la maison d’Arnold où de riches négociants vinrent les admirer. Bientôt le bruit de la miraculeuse invention se propagea et la dentelle devint un article recherché, voire bien rémunéré. Alors, pour mieux répondre à la demande, Séréna initia ses petites sœurs à cet art tout nouveau. Toutes s’y mirent du matin au soir et bientôt la prospérité régna dans la famille.

 

Source : pluct.fr


Quelques mois plus tard, Arnold présenta son chef-d’œuvre en vue d’obtenir la maîtrise et il fut accepté dans la corporation comme maître sculpteur. Rien ne l’empêcha dorénavant de demander Séréna en mariage. Ce qu’il fit.


Mais quel choc pour le pauvre Arnold lorsqu’elle refusa ! Elle lui avait tout de même déclaré son grand amour ! Arnold ignorait qu’elle se devait de rester fidèle à son vœu secret. Ni Arnold, ni sa mère ne purent la dissuader.


Une année s’écoula, un nouveau printemps s’annonça. Pour fêter l’anniversaire du divin événement, Séréna se traîna toute seule jusqu’à l’endroit où son vœu avait été reçu. Là elle pensa longtemps à Arnold, puis elle pria la Sainte Vierge pour que son fiancé ne souffrît plus. Soudain elle aperçut des centaines d’araignées tissant le fil de Vierge comme un an auparavant jour pour jour. Les fils traçaient sur la coiffe noire de la fille une toile singulière. Séréna l’observa attentivement ; c’était un bouquet de mariée au milieu duquel se dessinait un petit texte : « Je te relève de ton vœu ! ». Un cri de joie s’échappa de ses lèvres. Arnold, qui l’avait suivie de loin et s’était  caché derrière un buisson, bondit vers sa bien-aimée. Rougissante, elle lui révéla son secret. Tout devint alors clair pour Arnold. Il va de soi que la noce ne se fit plus attendre !

 

 

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B 2 - L’histoire de Barbe Winkel et de Gilliodts Hapken

 

 

La disparition en mer du fiancé de Barbe Winkel

 

-Est-il vrai, Messire,  que la « Sainte Ursule » soit perdue corps et biens ?

Maître Nicolas Fugger, Comte de la Hanse, leva la tête de dessus son pupitre où des chiffres s’étalaient sur un ample parchemin :la plume d’oie bien en arrêt, il dévisagea l’intruse.

 

C’était une femme grande et mince, tout enveloppée de la mante à capuche des filles de Flandre.

Elle était blonde à en juger par quelques mèches folles qui flottaient hors de la cape, et dans son visage d’une pâleur sombre brillaient deux yeux inquiets, des yeux d’un bleu profond comme l’eau morte des canaux.

-Eh ! Que t’importe ma fille ?

-Oh ! Messire par pitié !

Il y avait dans ces mots tant de supplication que le vieil armateur brugeois se sentit remué jusqu’à l’âme.

-Qui donc t’a dit cela ? fit d’un ton qu’il s’efforçait d’adoucir.

-Le bruit en court par la ville… Des gens de Damme l’assuraient tantôt au marché sur le quai des Marbriers… Alors j’ai voulu savoir… Et je suis venue à vous qui êtes le possesseur du navire… Est-ce vrai , messire ? … Dites-le moi…

-As-tu quelque parent dans l’équipage ?

-Gilliodts Hapken est mon fiancé.

Ah !…Pauvre enfant !…

Maître Fugger se leva et soutint dans ses bras la pauvre fille qui chancelait…  Il maudissait à part lui sa commisération maladroite qui venait de lui arracher ainsi la brutale vérité. Et maintenant il fallait réparer le mal.

Galiote hollandaise

 

-Sans doute la « Sainte Ursule » eût dû être rentrée au port depuis quinze jours, mais rien ne prouvait qu’elle fut perdue. Une tempête l’avait peut-être écarté de sa route….Qu’est-ce donc quinze jours sur une traversée de quatre mois ?…Et pourquoi ces gens de Damme allaient-ils ainsi par la ville semant la fausse nouvelle ?… Il saurait leur imposer silence ! On verrait bien ! Au demeurant, puisqu’il avait confiance lui, personne n’avait le droit de désespérer.
La jeune fille s’était ressaisie. Elle l’écoutait, anxieuse, le fixant d’un regard pénétrant, comme si elle avait voulu lire au fond de sa conscience.

 

Mais Maître Fugger ne se souciait pas de prolonger l’entretien, il revint à son bureau et prit dans une sébille une poignée de pièces d’or qu’il tendit :

-Tiens ma fille… ait du courage !

Mais elle repoussa le présent.

-Merci, je n’ai besoin de rien, des nouvelles seulement messire, quand vous en aurez.

Et elle dit son nom que Maître Fugger inscrivit sur ses tablettes.

-Barbe Winkel, rue des Tanneurs, proche le quai du Rosaire.

Puis ramassant sa cape sur son front, elle s’inclina et sortit.

 

Barbe désormais seule avec ses souvenirs.

 

Barbe s’était mise à marcher droit devant elle, jusqu’à la ligne des canaux qui baignaient les remparts. C’était la fin d’un jour d’automne. Une buée blanche flottait comme un voile impalpable sur la ville. Entre les tourelles du luxueux palais de Fugger, par dessus les pignons pointus des maisons, le beffroi apparaissait, estompé, dans le ciel mélancolique, tel une tour de rêve.

 

Le long des quais circulait la  foule affairée des marchands et des matelots, et sur les canaux se croisaient, en un pittoresque va-et-vient, des navires venus du monde entier : péniches gantoises, galions espagnols, caraques moscovites, jusqu’à des felouques syriennes et des tartares du pays barbaresque.

 

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Barbe Winkel allait, inconsciente, à travers la multitude empressée. Ses pieds s’embarrassaient dans les amarres des navires, des portefaix la heurtaient au passage, des matelots en goguette l’interpellaient avec des rires bruyants. Elle marchait, ne voyant rien, n’entendant rien, sinon le cri de pitié de Maître Fugger qui résonnait dans son cœur comme un glas.

 

Parvenue au port elle s’arrêta un instant, s’assit sur une des bornes à l’entour desquelles s’enroulent les cordages des vaisseaux ; et, le regard vague, elle songea. Elle songea et se souvint. C’était là que, plus de huit mois auparavant, Gilliodts l’avait embrassée pour la dernière fois, là qu’avait échoué son suprême effort pour empêcher ce voyage, qu’elle pressentait fatal à leur bonheur ; là,  tandis que la « Sainte Ursule » levait l’ancre, Gilliodts, debout à la poupe du navire, lui avait crié : « au revoir » et cet « au revoir » devait être un éternel adieu.

 

Orphelins tous deux, Barbe Winkel et Gilliodts Hapken s’aimaient dès l’enfance ; l’un à l’autre ils étaient toute leur famille.

 

En cette cité de Bruges où s’amoncelaient les richesses du monde entier, quiconque n’était pas trafiquant ne pouvait être que matelot : Gilliodts avait préféré la vie libre du marin aux fiévreuses agitations des marchands de la ville, et depuis huit ans il servait chez les Frugger, dans cette flotte innombrable qui portait à travers les océans la renommée de la Flandre opulente et laborieuse. Dans les brouillard du Nord, sous les cieux clairs de l’Orient, l’image de sa fiancée l’avait suivi partout avec la pensée du bonheur futur. A présent, l’époque était venue de réaliser l’union dès longtemps projetée, et Gilliodts manquait au rendez-vous !

 

L’année précédente, comme il revenait d’une longue expédition, Maître Fugger lui avait octroyé le commandement de la « Sainte Ursule », sa plus belle galiote, avec mission d’aller aux Echelles-du-Levant pour échanger contre des produits de l’industrie flamande, les pelleteries du Maroc et de Tunis, les épices de l’Egypte et de la Palestine et les draps d’or de la Syrie. Et malgré les supplications de sa fiancée, en dépit de ses pressentiments funestes, Gilliodts était parti.

-Ce sera le dernier voyage avait-il dit ; je veux te rapporter des merveilles, des bijoux d’or fin et des perles, pour qu’au jour de nos noces tu sois la plus belle des fiancées ! Et ce fut le dernier voyage, en vérité, le voyage dont on ne revient plus…

 

Maintenant, Barbe Winkel a regagné le quai du Rosaire. Le soir est venu et, dans l’air voilé de brume, le carillon du beffroi égrène la dolente chanson de ses clochettes. C’est l’heure où s’apaisent les rumeurs de la cité, où les halles se vident, où tous, ouvriers et marchands, rentrent au logis familial, l’heure où l’épouse accueille au foyer son époux. Et la jeune fille songe qu’elle ne connaîtra pas cette joie ; elle est seule, et seule elle doit demeurer à jamais…

 

Une algue séchée dans la dernière lettre de son fiancé :

 

Un frêle souvenir lui reste de son fiancé ; une algue séchée, une algue aux fines dentelures qu’il ramassa pour elle sur une plage lointaine et qu’un matelot, revenant d’Orient, lui rapporta voici deux mois, avec la dernière lettre de Gilliodts. Et depuis lors, étendue dur un blanc feuillet de parchemin, la fragile plante marine n’a pas quitté ses yeux.

 

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Source : site de cartes postales anciennes « Delcampe.net »

 

 

Tandis que Barbe travaille à la lueur de sa lampe de cuivre l’algue est là, devant elle et il semble à la jeune fille qu’un allègement lui vient à contempler les tons fanés de ses fines ramilles aux méandres infinis. Pourtant l’aiguille court à travers la lourde soie de Poperinghe, car Barbe Winkel est la couturière la plus renommée de la ville et ses mains sont habiles à façonner ces cottes aux broderies fastueuses, qui font prendre pour des reines les femmes des bons bourgeois de Bruges. Mais, parfois, le fil se brise entre les mains de l’ouvrière, l’ouvrage abandonné glisse à terre, et la pensée errante s’enfuit dans un vol éploré vers des pays inconnus, sur les plages que la mer a jonchées de cadavres ; alors la chambrette s’emplit de sanglots, et sur l’algue séchée s’épanchent tour à tour l’amertume des pleurs, ou la douceur des baisers.

 

Des jours passèrent et des semaines. La perte de la « Sainte Ursule » ne faisait plus de doute pour personne. Maître Fugger avait abandonné tout espoir de revoir jamais sa galiote. Et Barbe Winkel demeurait cloîtrée dans sa tristesse, ne voulant d’autre consolation que l’âpre et cruelle joie de regarder sans cesse le dernier souvenir du bien-aimé.

 

Mais voici que ce souvenir lui-même allait lui manquer. En effet, la plante fragile, tant de fois mouillée de larmes, s’effritait à présent sous la caresse de ses lèvres ; ses fibrilles desséchées s’émiettaient et tombaient en poussière. La jeune fille eut alors une touchante inspiration pour conserver l’algue précieuse. Elle imagina d’abord d’en fixer les rameaux ténus sur une étoffe avec le fil de son aiguille. Puis, l’idée lui vint d’en copier les formes légères et souples dans les broderies dont elle couvrait les corsages et les cottes des riches bourgeoises de Bruges. Or il advint que la mode imposa le succès de l’ornement nouveau.

 

Noble dame Isabelle de Portugal, épouse de très haut et très redouté Duc Philippe le Bon, en voulut avoir pour ses toilettes d’apparat, et toute la cour de Bruges suivit son exemple.

 

Mais le travail à l’aiguille avec un fil unique était long et difficile et Barbe Winkel s’avisa de besogner sur un coussin au moyen de plusieurs fils attachés à de petites brochettes de bois. Le résultat fut merveilleux. La vogue du « point de Bruges » ne tarda pas à franchir les canaux de la vieille cité ; on en demanda de partout : de Gand, de Tournai, de Bruxelles, de plus loin encore…Force fut à Barbe Winkel de s’entourer d’apprenties qu’elle instruisit dans la façon de manier les fuseaux.

 

Bientôt le cliquetis joyeux emplit le logis jadis silencieux et solitaire, et peu à peu la jeune fille trouva dans l’amour du travail l’apaisement à son chagrin. Et c’est ainsi qu’un art divin naquit d’une douleur humaine, et que le cœur de Barbe Winkel inventa la dentelle.

 

Curieusement cette légende est extraite du journal « L’abeille de la Nouvelle-Orléans » du dimanche 17 avril 1904, sans doute emportée dans les bagages d’émigrés flamands en Louisiane.

 

 Elle est toujours à l’honneur dans des ouvrages récents sous une forme plus allégée. Il en est de même en ce qui concerne la légende de Séréna. Voir notamment :

 

« Bailleul en dentelles – 27 juin – 15 octobre 1992 Musée Benoît de Puydt », ouvrage collectif, pages 7 et 8.

 

« Dentelle de Flandre » de Bernard Coussée, Collection Enquêtes, 4e trim. 1991

 

 

 

Voir aussi le site internet : http://yserhouck.free.fr/Textes/dentelle.html

 

 

 

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C - L’histoire de la dentelle aux fuseaux enseignée aux apprenties dentellières à Méteren en 1924.

 

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Des méterennois possèdent encore  le cahier sur lequel leur mère ou grand’mère consignait avec soin le cours de dentelle qui était enseigné dans le baraquement provisoire qui hébergea à partir de 1922 l’ Ecole Dentellière du Retour au Foyer.

C’était à l’époque de la reconstruction du village, totalement anéanti en avril 1918.

 

En hommage à ces méterennoises, dont certaines travaillaient parfois plus de douze heures par jour penchées sur leur carreau pour apporter un modeste salaire d’appoint à leur foyer, nous avons choisi de vous faire découvrir la véritable histoire de la dentelle aux fuseaux à partir du cahier de l’une d’elles.

 

Ce cahier a été tenu par Anna D., née en 1910. Elle avait donc 14 ans en 1924.

 

Vous trouverez ci-après une copie de la première page de son cahier. L’encre a pali avec les années et le papier s’est dégradé, mais dès cette première page on perçoit le caractère sérieux de l’enseignement dispensé aux apprenties dentellières.

 

 Pour la suite du cahier, nous avons procédé à une recopie complète du texte afin de le rendre parfaitement lisible, tout en sauvegardant une version numérique de l’original du cahier. Nous livrons cette recopie dans les pages qui suivent.

 

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La première page du cahier de cours de dentelle de 1924

C –1-Transcription du cahier du cours de dentelle de l’année 1924

 

 

 La dentelle est un tissu à fonds clairs ou ajourés entièrement formé par le travail de la dentellière exécuté, soit à l’aide d’un fil conduit par une aiguille,  soit à l’aide de plusieurs fils tressés au moyen de fuseaux. De là cette  distinction fondamentale entre les deux types de dentelles.

 1° La dentelle à l’aiguille,

 2° La dentelle aux fuseaux.

 Un mot suffira pour compléter et faire comprendre mieux cette définition.

 Je dis : la dentelle est un tissu à fonds clairs ou ajourés. Ceci nous permet de  distinguer la dentelle des étoffes et des toiles.

 J’appuie sur ce qui suit : entièrement formé par le travail de la  dentellière d’où  il résulte une grande différence entre dentelle et broderie. La broderie, c’est la  décoration, l’ornement d’un tissu. La dentelle, par contre, est un tissu.

 Enfin la dentelle est un tissu exécuté par la dentellière. Ainsi donc la dentelle  mécanique n’est pas de la dentelle.

 

Chapitre I

Origine de la dentelle

 Introduction :

 Où, quand, comment la dentelle a-t-elle pris naissance ?

 Voilà des questions auxquelles il est certainement difficile de répondre.

 1° Il n’existe presque plus de très vieilles dentelles et il est impossible  d’assigner une date précise aux plus anciens exemplaires conservés dans les  collections publiques.

 2° Les chroniques du temps sont peu explicites sur un art qui au début était  pratiqué par les grandes dames et les couvents, aussi, il est généralement  difficile de dire si elles désignent des broderies ou des dentelles.

 Les documents les plus anciens que l’on possède sont les portraits de  personnages portant de la dentelle et les «livres de patrons».

 Il y a lieu pour répondre à ces questions de faire la distinction entre les  dentelles à l’aiguille et les dentelles aux fuseaux.

 

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I-1 : Origine de la dentelle aux fuseaux

 

Comment la dentelle aux fuseaux a-t-elle pris naissance ?

 Les premières dentelles aux fuseaux furent désignées sous le nom de  passements. Ceux-ci sont des galons, lacets ou cordonnets tressés d’or, d’argent « ou de soie. Ils étaient d’un aspect pointu. On a commencé par découper les « étoffes de cette façon. La plupart de ces primitives dentelles ou passements « différaient peu d’un galon ou lacet ; ils étaient faits de fils passés ou entrelacés « les uns dans les autres ; de là le nom de « passements »

 

  Mr Lefebure soutient que le nom de passement donné aux premières dentelles « aux « fuseaux leur vient de ce que cette industrie était comprise dans la « corporation des « passementiers » qui, seuls en France, avaient droit de faire « toutes sortes de passements de « dentelles sur l’oreiller, aux fuseaux, aux  épingles et à la main. »

 

 

I-2 : Où la dentelle aux fuseaux a-t-elle pris naissance ?

 

Il paraît que la dentelle aux fuseaux a pris naissance en Flandre. Le document le  plus précieux en faveur de l’origine flamande est un tableau que le Musée du  Louvre conserve parmi ses chefs-d’œuvre ; c’est un vaste panneau peint par  Hans Memling (1435/1440 – 1494) avant 1489 pour le bourgeois Jacques Floreins.

Le tableau représente la Vierge Marie, l’Enfant Jésus  sur le bras et, autour  d’eux, des donateurs ; l’un de ceux-ci, placé à droite de la vierge, derrière  Jacques Floreins, porte un manteau grisâtre, garni d’un passement.

Si l’usage et  la fabrication de passements n’étaient pas encore d’un usage général en Flandre,  à la fin du XVe siècle, la présence de cet ornement sur le vêtement d’un riche  habitant de Bruges permet cependant de croire que  l’industrie de la dentelle  existait en Flandre dès cette époque et avait son  centre à Bruges, ville principale de la Flandre, et résidence de la très luxueuse  cour de Bourgogne.

D’autre part le fait que Venise s’ est occupée presque exclusivement de dentelle  à l’aiguille semble une présomption de plus que le travail aux fuseaux n’eut pas  pour berceau la cité des lagunes. »

 

Quittons quelques instants le cahier de la dentellière méterennoise pour détailler attentivement une reproduction du tableau d’Hans Memling sur lequel apparaît pour la première fois un vêtement garni de passement.

 

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La Vierge et l Enfant entre Saint Jacques et Saint Dominique

Hans Memling vers 1488/1490 – Musée du Louvre à Paris

Jacques Floreins, vêtu d’un habit sombre, est au premier plan, à la droite de la Vierge ; derrière lui, un homme porte un habit un peu plus clair dont l’encolure est soulignée par un passement que l’on retrouve également au bas de l’épaule droite.

 

"Ce tableau peut être visualisé dans de bonnes conditions à partir du lien suivant"

http://www.flickr.com/photos/26911776@N06/2518829823/

 

 

 

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Modèles de passements

 

 

Reprenons le cahier où nous l’avions laissé :

 

« Quoi qu’il en soit, c’est aujourd’hui un fait acquis que, dès le début du XVIe siècle, l’art de la dentelle faisait partie de l’éducation des femmes dans les Pays-Bas. Déjà Charles Quint ordonnait qu’il serait enseigné dans les écoles et les  couvents. Il se transporta rapidement dans toute l’étendue de la Flandre, dans  le Hainaut, le Brabant, la province d’Anvers, mais c’étaient surtout les ouvrières flamandes, plus adroites, plus industrieuses, plus laborieuses aussi, qui excellaient dans l’industrie nouvelle. 

 

La matière première, on la trouvait sur place ; c’était presque toujours le lin le  plus fin, bien qu’on fit aussi de la dentelle avec des fils d’or et d’argent. Les  dessins se séparèrent assez vite des types italiens et firent à la flore locale de  judicieux emprunts. Ces perfectionnements donnèrent aux Flandres la juste réputation d’être le centre principal du travail aux fuseaux. 

 

La dentelle aux fuseaux se répandit bientôt dans tous les pays étrangers avec  lesquels la Flandre était en relations. 

 

Pendant la deuxième moitié du XVIe siècle l’industrie ne fit que s’étendre ; en 1582 les dentellières figurent en corps à l’entrée du Duc d’Anjou dans la cité de Lille, alors ville flamande, elles portent un costume particulier qui s’est conservé à Lille jusqu’au milieu du XIXe siècle. 

Les renseignements sur la fabrication de la dentelle sont rares, on ne sait presque rien sur la manière dont le travail de la dentellière était organisé, ni sur son salaire, ni sur sa façon de vivre et cela pour deux raisons :

-la première c’est que la dentellière ne travaillait pas en atelier, mais chez elle et par conséquent était isolée et incapable de défendre ses droits ou ses intérêts. 

-la deuxième c’est que l’industrie de la dentelle ayant toujours été une industrie de luxe dépendant des caprices de la mode, la dentellière a été toujours obligée de passer par des intermédiaires qui lui procuraient le travail et qui lui fournissaient en même temps pour ce travail, le patron et le fil nécessaire, d’où dépendance complète des ouvrières à leurs employeurs. 

 

Nos produits faisaient fureur dans les cours étrangères. La mode des fraises, répandue dans l’ Europe entière, en faisait consommer des quantités énormes. Vers 1576, les fraises ornées de dentelles avaient atteint, à la cour de France, des dimensions telles que ceux qui les portaient pouvaient à peine tourner la tête. 

Sous Louis XIII les hommes portaient de la dentelle à leurs cols rabattus, sur leurs manchettes à revers et jusque dans l’embouchure de leurs bottes 

 

 

 

La fraise était une collerette composée de volants de mousseline ou de dentelle, portée par les hommes et les femmes de la seconde moitié du 16e siècle au début du 17e siècle.

 

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Louis XIII (1610-1643) portant une fraise

Remerciements au site : www.jesuiscultive.com/spip.php?article262

 

 

 

 

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Le Duc de Guise vers 1588

Reprise du cahier :

 

En Angleterre les dentelles flamandes n’étaient pas moins appréciées qu’en France.

De multiples entraves furent apportées, pendant cette période, à notre commerce de dentelles, mais elles restaient sans prise sur les goûts luxueux de l’époque et sur l’habileté des contrebandiers. »

 

I-3 : Le célèbre Colbert (1619 – 1683)

 

 

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La situation matérielle en France au début du règne de Louis XIV était  misérable. Colbert, ministre des Finances de Louis XIV, travailleur inlassable  exhortait la classe ouvrière au travail. Lui-même travaillait par amour pour sa patrie. Il voulait la rendre plus riche. C’est ainsi qu’il s’intéressait à la dentelle.  L’habile homme d’ Etat s’était rendu compte aussitôt qu’il fallait agir  prudemment. Il  parvint à dominer l’influence des dentelles vénitiennes et flamandes, seul moyen de garder l’argent en France. 

 

Cependant les dentelles étrangères ne furent imitées que dans quelques villes françaises. Il ne pouvait donc être question d’industrie dentellière. Colbert voulut mettre ce projet à exécution en fondant la célèbre Manufacture Royale de dentelles à Alençon en 1665. Louis XIV accorda en 1662 aux hôpitaux et maisons de charité la permission de donner du travail afin de diminuer la misère.

 

Ce fut un premier pas, le second pas fut fait par la Fondation de la Manufacture Royale. Colbert obtint 150 000 frs de l’ Etat pour répandre l’industrie dentellière flamande en France. Il donna cette somme à une personne du nom de Madame Gilbert  avec mission d’envoyer à Paris des ouvrières de Ypres, Bruxelles et Malines. 

 

Il procéda de la même façon en Italie, c’est ainsi qu’il arriva en France 20 dentellières de Flandre et 50 de Venise. Ces ouvrières furent envoyées par Colbert à Alençon qui les fit travailler sous la direction de Mme La Perrière. Après quelques années 1600 ouvrières exécutèrent des dentelles dans les ateliers royaux . Ceci prouve le succès du projet Colbert.

 

Des ateliers de ce genre furent créés à Alençon, Paris, Argentan, Le Quesnoy, Aurillac, Sedan et Reims. Les produits de la Manufacture n’étaient que des imitations de dentelles flamandes et vénitiennes. 

 

Afin de caractériser la dentelle française Colbert ordonna aux peintres célèbres, Bérain et Lebrun, de dessiner des modèles primitifs. 

 

 

 

Toutes les dentelles, tant à l’aiguille qu’aux fuseaux, exécutées dans les ateliers royaux furent appelés « Points de France ». Louis XIV les apprécia, et le port du « Point de France » fut prescrit par l’étiquette de la Cour. 

 

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I-4 : La dentelle au début du XVIIe siècle :

 

Au XVIIe siècle le fond ordinaire de nos dentelles aux fuseaux est presque partout un fond varié et compact composé de petits pois (fond de neige), de barrettes, de croix et de diverses sortes de semis. Sur ce fond irrégulier et un peu lourd se détachaient des fleurs et de larges rinceaux, et ces dentelles étaient d’un aspect solide et majestueux. Elles se faisaient également à Malines,à Binche, à Bruxelles, à Valenciennes, à Lille, à Gand, à Ypres et dans toute la Flandre, avec plus ou moins de finesse, d’après les centres de production. Toutes les dentelles, sans exception, portaient le même nom « Point de Flandre .

 

I-5 :  La dentelle pendant la 2ème moitié du XVIIe siècle :

 

Pendant la seconde moitié du XVIIe siècle des changements s’introduisent dans la confection des dentelles ; chaque centre important y apporte quelques modifications et ces variétés – rameaux sortis d’une souche commune – s’accentuent et se localisent de plus en plus. 

 

A Bruxelles, la dentelle se fait par morceaux séparés que rattachent entre eux des mailles et des jours très riches, exécutés aux fuseaux ou à l’aiguille ; Bruges produit des guipures de toute beauté exécutées entièrement aux fuseaux et dont les fleurs sont reliées entre elles par des barrettes ou des brides garnies de picots. 

 

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I-6 : Transformation de nos dentelles au XVIIIe siècle

 

Le XVIIIe siècle amène une transformation radicale dans la mode des dentelles, le réseau se substitue à la guipure et aux fonds irréguliers et la dentelle prend  un aspect vaporeux, léger, en parfait accord avec la frivolité de l’époque. Le réseau, qui s’appelait autrefois réseuil devient l’appellation régulière de toutes  les mailles ; on y joint le nom de la contrée qui produit chaque forme spéciale de  ces mailles et c’est ainsi que l’on dit réseau de Bruxelles, de Malines, de  Valenciennes, de Chantilly, etc… 

 

A l’origine, le réseau de Bruxelles est fait à l’aiguille, plus tard il est exécuté aux fuseaux et se compose de bandes rattachées entre elles, sur lesquelles sont appliquées les fleurs travaillées séparément. C’est à l’origine un point d’Angleterre. La Malines devient par son réseau à mailles hexagones la plus souple des dentelles aux fuseaux ; ses fleurs sont entourées d’un menu cordonnet qui leur donne du relief ; de même pour les points de Lille, d’Anvers et d’Arras. 

 

La Valenciennes a d’abord un réseau à mailles doubles ; ce réseau lui-même fait bientôt place à un réseau plus fin, à mailles rondes ou carrées, et tandis que la maille carrée a ses principaux centres à Valenciennes et à Ypres, Bruges et Courtrai s’adonnent à la maille ronde. Seuls, les produits de Binche gardent tous les caractères de la primitive dentelle flamande, ses rinceaux souples et majestueux, ses merveilleux fonds de neige, d’une finesse inimitable. Quant au style de nos dentelles, il se modifie également, surtout pendant le règne de « Louis XIV. 

 

Pendant le XVIIIe siècle, ouvrières des campagnes et des villes rivalisent d’activité. Les besoins des cours devenaient d’ailleurs de plus en plus considérables. Les fournitures de dentelle  pour le lit de la reine de France s’élevèrent en 1738 à 30 000 livres et étaient toutes en point d’Angleterre. »

 

En France, le trousseau de noces d’une jeune fille de bonne maison s’élevait couramment à 10 000 écus. 

 

En 1739, chaque dentelle avait sa saison déterminée, les points d’Alençon et d’Argentan furent déclarées par la mode dentelles d’hiver , tandis que la «Malines, l’Angleterre, la Valenciennes et quelques autres étaient dites dentelles d’été .

 

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I –7 : La dentelle après la Révolution

 

La Révolution porta un coup mortel à l’industrie dentellière. Le commerce de la dentelle cessa complètement pendant douze ans.

 

Après la Révolution, la dentelle est portée par les différentes classes de la société. La fabrication tend à quitter les villes pour se localiser dans les campagnes. Les entrepreneurs résident dans les grands centres et le nombre des intermédiaires croit dans des proportions extraordinaires. 

 

Peu après le Directoire, les belles dentelles commencent à réapparaître en France et Napoléon s’efforce de faire revivre l’industrie dentellière, tant pour donner du travail aux ouvrières que pour rétablir à la Cour le luxe et l’éclat de la monarchie. Il favorise tout particulièrement les manufactures de Bruxelles, d’Alençon et de Chantilly, et comme sous Louis XIV, il prescrit les dentelles de point pour le costume d’apparat. 

 

Napoléon tenta vainement de restaurer en France l’industrie de la Valenciennes. Cette dentelle dont la production diminuait déjà sous Louis XIII, avait passé toute entière dans les Flandres. 

 

 De 1815 à 1817, les manufactures de dentelles sont de nouveau dans le marasme par suite des évènements politiques. En 1819 elles subissent une crise plus cruelle encore, par suite de l’invention de la tulle mécanique qu’on commençait à fabriquer en France. 

 

La Valenciennes, qui s’était maintenue dans une prospérité relative jusque vers le milieu du XVIIIe siècle, fut particulièrement frappée par les imitations qu’on en fit vers1850. Le point d’Angleterre et les fleurs aux fuseaux en point de Bruxelles furent imités à leur tour et appliqués sur Lille. 

 

Cependant, depuis 1840 l’usage de la véritable dentelle est redevenu à peu près général et, avec des alternatives de haut et de bas, n’a plus cessé d’être admis par la mode. 

 

Toute femme dans une situation relativement aisée porte tant soit peu de dentelle véritable. L’ouvrage ordinaire, à bon marché, tend à remplacer la belle dentelle, mais du moins les traditions se conservent et l’art du beau travail n’est pas encore perdu. 

 

Les meilleurs dessins modernes sont presque tous empruntés à la flore et traités dans un style simple, sans convention ; ce sont des guirlandes de fleurs gracieusement dessinées et ombrées avec un talent exquis, des bouquets variés encastrés d’ornementations capricieuses, souvent aussi des motifs empruntés aux productions des temps passés. 

 

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Vers 1840, la grande industrie avait supprimé peu à peu l’ouvrière dentellière des villes, et dans les campagnes, où l’apprentissage n’était plus sérieusement organisé, les vieilles femmes étaient presque seules à faire de la dentelle. C’est alors que, sous l’influence du clergé et des couvents, l’industrie dentellière prit soudain un nouvel essor. Les dentellières expertes envoyaient leurs dentelles aux grands fabricants de Bruxelles et de la province ; elles conservaient la tradition du plus beau des arts féminins et si aujourd’hui la Belgique occupe la première place dans le monde pour la fabrication des dentelles, c’est certainement en bonne partie à l’action des congrégations religieuses que nous le devons. 

 

 

 

Chapitre II 

 Les dentelles aux fuseaux

 

 

Le nom de « dentelle » appartient en propre à la dentelle exécutée aux fuseaux. La dentelle confectionnée à l’aiguille porte la désignation de point. Toutes les dentelles aux fuseaux comprennent deux parties principales :

-      le fond ou réseau,

-      les ornements ou fleurs.

 

 

II-1 :La Valenciennes

 

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La Valenciennes n’a reçu son appellation définitive que vers le milieu du XVIIe siècle, du temps de Colbert. Cette manufacture avait son centre à Le Quesnoy et à Valenciennes. La fabrication de la dentelle dans la ville de Valenciennes date du XVe siècle. Mais certainement les ouvrières flamandes transportées en France par Louis XIV contribuèrent à lui donner son caractère définitif. Ce furent elles qui enseignèrent ce travail d’un plat serré, qui était le tissu des fleurs de l’ancien « Point de Flandre » et qui s’est conservé dans la valenciennes moderne. On peut donc considérer le Point de Flandre comme la dentelle qui donna naissance à la Valenciennes.

 

Françoise BADAR (1624 – 1677), inventrice de la Valenciennes

 

 

A l’âge de 15 ans elle se rendit à Anvers dans l’intention d’y commercer. Là elle fit la connaissance d’une vieille dentellière qui lui apprit la dentelle aux fuseaux. Elle retourna dans son pays natal où son vieux père la réclamait. Quelques dentellières flamandes ne purent se séparer d’elle. Elles l’accompagnèrent à Valenciennes et l’aidèrent à fonder un atelier de dentelles. Le nombre des ouvrières augmenta de jour en jour. La « Valenciennes » devint la principale industrie de la ville. Melle Badar chercha des débouchés dans l’intérêt de ses chères ouvrières. C’est vers la Flandre qu’elle dirigea ses pas, car à la France il n’y avait pas lieu d’y songer, la vente des dentelles étrangères y était sévèrement défendue. Melle Badar compta parmi les 20 ouvrières flamandes de la Manufacture Royale fondée par Colbert. Elle fut chargée de la direction d’un atelier à Le Quesnoy où l’industrie dentellière s’éteignit peu à peu pour se diriger totalement vers Valenciennes.

Melle Badar mourut le 11 octobre 1677, l’année même où sa ville natale devint française. 

 

Prospérité absolue

 

On peut uniquement exposer la grande valeur de cet art en l’attribuant au talent des dessinateurs et des ouvrières. Celles-ci, relativement peu nombreuses étaient à peu près toujours des jeunes filles appartenant à la bourgeoisie.

 

Valenciennes fut pendant huit siècles une ville d’art. Il était naturel que l’industrie de la dentelle devint une industrie d’art. Les habitants de la ville en étaient préoccupés et encourageaient les ouvrières pour la gloire de leur pays natal.

 

Technique de la Valenciennes

 

On pouvait à peine exécuter 3, 4 à 5 cm de dentelle par jour. De certaines Valenciennes une ouvrière ne pouvait faire que 36 cm par an. En général une ouvrière pouvait exécuter par an 5 aunes* de dentelle ayant 4 à 5 cm de largeur. Une paire de manchettes d’homme demandait ordinairement 10 mois de travail dont le prix s’élevait de 120 à 300 frs la paire. Le prix moyen d’une dentelle mesurant 4 à 5 cm de largeur était de 72 francs l’aune. L’exécution nécessitait 2 à 300 fuseaux.

Les ouvrières travaillaient de 6 heures du matin à 8 heures du soir. De là le prix élevé des anciennes Valenciennes, bien supérieures à ce qu’on fait à présent. 

 

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Chute et mort

 

Vers 1787 la Valenciennes tomba en disgrâce auprès de la bourgeoisie. En  1790 un grand nombre de bourgeois fuyaient la France par crainte de la Révolution. Les nobles et le clergé quittèrent le pays. La bourgeoisie ne porta plus de Valenciennes. 

 

En 1793 Valenciennes eût à subir deux assauts. Depuis très longtemps les dentellières avaient abandonné leurs carreaux. Après 1793 la ville fut un amas de ruines. Plusieurs dentellières succombèrent durant la Révolution , d’autres avaient fui le pays. Celles qui restèrent ne se sentirent pas le courage de reprendre le carreau. A qui d’ailleurs auraient-elles pu vendre leurs dentelles ? Les marchands eux-mêmes avaient quitté la ville. »

 

Vint ensuite la Terreur rouge de 1794 et la terrible famine qui dura jusqu’en 1797. Un grand nombre de dentellières furent victimes de maladie ou de misère. En 1800 le nombre de dentellières fut réduit à 500. Durant plusieurs années la « Valenciennes » ne fut plus enseignée. Et c’est ainsi qu’en 1859 la ville de Valenciennes perdit sa dernière dentellière par la mort de Melle Ursule Glairo. De véritable « Valenciennes », il ne pouvait donc plus être question. »

 

Caractères

 

Dans la « Valenciennes » les fleurs en toilé sont exécutées sans le moindre relief. Ceci facilite beaucoup le lavage, qualité précieuse pour une dentelle destinée surtout à garnir le linge. Cette dentelle qui se faisait autrefois en fil de lin se fait aujourd’hui presque exclusivement en fil de coton. Sa fabrication présente, d’après les régions où elle est pratiquée, des différences très perceptibles surtout dans la confection du réseau, les mailles de celui-ci sont rondes ou carrées. »

 

Au cours du XVIIe siècle le réseau se composait encore de fines brides et était parsemé d’araignées. Plus tard les fleurs étaient plus espacées et le réseau se composait exclusivement d’araignées (fond de neiges). »

 

La maille ronde fut inventée à Valenciennes même, après plusieurs années de recherches. Au XVIIIe siècle on commença l’exécution de la maille carrée. Les fleurs s’y dessinent mieux. Les fleurs forment elles-mêmes les bords de la dentelle. 

 

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II-2 :La « Valenciennes » en Belgique

 

A Ypres :

La Valenciennes fut introduite à Ypres au milieu du XVIIe siècle. L’industrie dentellière y fut très prospère. Mais en 1900 elle disparaît presque totalement. Quand ce grand centre dentellier ressuscitera de ses ruines ? 

 

A Bruges :

A Bruges et environs la même Valenciennes fut exécutée vers la même époque avec la simple différence que la « Dentelle d’Ypres » est exécutée à mailles  carrées et la « Dentelle de Bruges » exécutée à mailles rondes.

La Valenciennes exécutée à Bruges fut appelée à Ypres, « Dentelle de Bailleul ». Aujourd’hui de magnifiques Valenciennes sont exécutées à Oostkamp, Loppem et «Sijsele (près de Bruges). »

 

A Gand :

Vers la même époque Gand compta parmi ces villes renommées pour leur industrie dentellière. Aujourd’hui elle y est totalement disparue. 

 

II-3 : La dentelle aux fuseaux à Bailleul :

 

Bailleul est une petite ville calme où la population  s’occupe de dentelles et où l’on parle encore la langue flamande. Dès le début du XVIIe siècle les dentellières exécutaient la Valenciennes. C’était déjà le salaire de la population ouvrière. Un débouché important pour ces Valenciennes fut surtout la Normandie où elles ornaient les coiffes des paysannes. Autrefois toutes les paysannes du Nord et de l’Est de la France économisaient pendant des années pour s’acheter un bonnet en véritable Valenciennes dont le prix atteignait parfois 600 frs. La mode qui pénètre dans les campagnes les plus reculées au grand détriment des costumes et des usages locaux a remplacé en maints endroits le bonnet par le chapeau. Cependant les fermières normandes et beaucoup de femmes de vignerons sont restées fidèles au traditionnel bonnet de Valenciennes. Quelques unes, plus riches, renouvellent leur coiffe tous les ans ou même tous les six mois ; et c’est entre elles une rivalité à qui ornera sa coiffure des dentelles les plus délicates. C’est à Perpignan que l’usage de ces bonnets s’est le mieux conservé. Cette coiffe porte le nom de Bourgan

 

A Bailleul, les dentellières ont conservé la tradition de fêter leur patronne le jour de la Sainte Anne, le 26 juillet.

 

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 Chapitre III : Matériel nécessaire à  l’exécution de la dentelle aux fuseaux

 

1-Le carreau

2-Le fil

3-Les fuseaux

4-Les épingles

5-Les patrons

 

   1° Le carreau (ou coussin, en flamand keusche) :

 

      Les parties du carreau :

-      -le grand coussin

-      -le petit coussin

-      -les tiroirs

-      -la planchette

-      -l’enveloppe

 

 

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Le grand et le petit coussin, à l’état brut, sans enveloppe de protection. Le petit coussin est ici placé à l’avant du grand, par un système de coulisse. Il peut également être placé à l’arrière.

 

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Le grand et le petit coussin réunis par l’avant

 

 

 

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Le tiroir avant destiné à recueillir la dentelle enroulée sur une planchette

 

 

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Le tiroir latéral contient des fuseaux d’appoint

 

 

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Le coussin recouvert de son enveloppe de protection, souvent verte ou bleue. Remarquer plusieurs formes de fuseaux . Extrait du site  « yserhouck.free.fr » qu’il est recommandé de visiter –« Traditions-dentelle ».

 

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Le pied, ou « stannt’je », réglable en hauteur, sur lequel repose le coussin.

 

La dentelle aux fuseaux est exécutée sur un coussin rond ou carré. Sur un coussin rond si le travail doit être fait par morceaux ou sur un métier tournant ; sur un carreau carré si la dentelle à exécuter est un volant. Il est bourré de coton, de laine ou de toute autre matière qu’une épingle peut percer facilement. Il est couvert d’une enveloppe de toile grise, solide et très bien tendue, pouvant tenir droites les épingles qu’on y enfonce légèrement. Il est bon de le recouvrir d’une seconde enveloppe, le plus souvent un morceau de forte toile bleue ou verte, afin de permettre de la renouveler de temps en temps. Les carreaux sont divisés en deux parties qui s’adaptent l’une à l’autre. La

plus large qui absorbe les trois quarts du coussin sert exclusivement à la fabrication de la dentelle, la seconde qui est la continuation du coussin sert de fermeture à un tiroir ménagé dans la 1ère partie. Ce tiroir renferme la dentelle achevée, roulée sur une planchette, il est destiné à empêcher qu’elle se salisse et reste fermé pendant que l’ouvrière travaille. Lorsque l’ouvrière arrive avec la dentelle en voie d’exécution, au bout de son carreau, elle peut allonger celui-ci en fixant à l’extrémité inférieure la partie étroite du carreau qui est adaptée au tiroir. 

Un second tiroir, divisé en deux parties, sert à contenir les fuseaux et les fournitures nécessaires.

 

2° Le fil :

 

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Deux écheveaux de fil

 

On emploie deux sortes de fil pour l’exécution de la dentelle : fil de lin et fil de coton.

Parmi le fil de lin on distingue plusieurs numéros : n° 14, 16, 18, 20, 25, 30, 35, 40, 45, 50, 60, 70, 80, 90, 100, 110, 120, 130, 140, 150, 160, 170, 180, 190, 200, 300, 400, 500.

Ces deux sortes de fils sont vendues au poids et aussi par sézain ; le fil de lin par kg et le fil de coton par livre. .

 

 

 

Etiquettes du fabricant de fil à dentelle Peat and Son de Nottingham, fournisseur habituel des grossistes flamands et belges , jusqu’à la guerre 1939-45.

 

 

« Gassed (gazé) Lace (dentelle) Thread (fil) » se traduit par “fil à dentelle gazé”, ce qui signifie que le fil a été passé à une flamme de gaz pour éliminer les fibres en vrac et rendre la dentelle plus nette.

 

 

 

 

 

Pour le coton, les sézains, selon leur numéro sont divisés en un certain nombre de petits sézains appelés écheveaux :

 

 

 

-      un sézain du n° 40 se compose de 2 ½ écheveaux

-      un sézain du n° 50 se compose de 3 écheveaux

-      un sézain du n° 60 se compose de 3 ½ écheveaux

-      un sézain du n° 70 se compose de 4 écheveaux

-      un sézain du n° 80 se compose de 4 ½ écheveaux

-      un sézain du n° 90 se compose de 5 écheveaux

-      un sézain du n°100 se compose de 5 ½ écheveaux

-      un sézain du n°110 se compose de 6 écheveaux

-      un sézain du n°120 se compose de 6 ½ écheveaux

-      un sézain du n°130 se compose de 7 écheveaux

-      ……………………………………………………………………………………..

 

3° Les fuseaux (boetjes) :

 

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Les fuseaux sont de petits instruments de bois qu’on suspend au bout des fils à dentelle pour faciliter le maniement de ceux-ci par l’ouvrière. La tradition rapporte que les premiers fuseaux étaient de plomb ou d’os ; aujourd’hui ils sont généralement faits en bois de buis et l’on y distingue trois parties principales : la poignée, la casse et la tête.

 La poignée a la forme d’une poire plus ou moins allongée ; c’est par elle que l’ouvrière saisit le fuseau .

La casse est une bobine terminant le fuseau et placée immédiatement au-dessus de la poignée. Le fil est chargé sur cette bobine.

La tête forme l’autre extrémité du fuseau et empêche le fil de se dévider « de la casse.

 

Manière de charger le fuseau de fil :

Pour charger le fuseau de fil il y a lieu de procéder de la façon suivante : tenir le fuseau de la main gauche, le fil derrière le fuseau et charger celui-ci de droite à gauche. Pour empêcher le fil de se dévider, l’attacher par un nœud sur la bobine du fuseau.

 

4° Les épingles (speld ou spel) :

 

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Pour fixer sur son carreau le patron qu’elle veut imiter, et pour exécuter ce patron, l’ouvrière se sert d’épingles de cuivre dont la longueur varie d’après les dentelles.

Sur le devant du carreau est toujours fixée une pelote où l’ouvrière prend les épingles qui lui sont nécessaires et où elle place celles qui deviennent inutiles. Cette pelote est faite d’un tissu de laine bourré de son ou d’une matière quelconque favorisant la fixation rapide des épingles.

L’ouvrière place les épingles sur le contour extérieur du morceau à exécuter. Ces épingles restent en place jusqu’à ce que l’ouvrière arrive au bout de son piqué, alors seulement elle les enlève.

Les épingles fixées à l’intérieur du dessin à reproduire, le sont dans tous les trous qu’indique le piqué. Elles servent à soutenir la dentelle exécutée et pour ce motif doivent rester en place un moment dans le travail. Elles sont enlevées et placées ailleurs au fur et à mesure que la dentelle avance. Ces épingles ne sont que légèrement enfoncées, mais très droites, pour la régularité du travail et aussi pour éviter d’agrandir inutilement les trous du piqué.

Quand la dentellière arrive au bout de son piqué, elle enlève toutes les épingles, met dans le tiroir la dentelle achevée et continue celle-ci au point où elle l’avait laissée en piquant de nouveau ces épingles en haut du patron.

 

5° Les patrons (perkament) :

 

Le patron est un morceau de parchemin parfois aussi de carton (vert ou brun). C’est un piqué indiquant les endroits où la dentellière doit placer les épingles qui serviront de support à la dentelle. Ce piqué reproduit le dessin de la dentelle qui doit être exécutée. Le patron est placé au milieu du carreau et attaché au moyen d’épingles enfoncées jusqu’à la tête à chaque coin. Les épingles piquées en haut du patron sont enfoncées de haut en bas, celles piquées en bas du patron sont enfoncées de bas en haut.

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Exemple de patron pour dentelle « Le houblon »comportant un coin droit

 

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Patron pour dentelle « Le houblon » -Volant

 

« 6° Fournitures diverses :

 

Pour faciliter le travail l’ouvrière place sur le devant de son carreau, au moyen de deux épingles, un morceau de toile cirée ou de papier bleu destiné à faire glisser les fuseaux.

Durant le travail le carreau repose sur un chevalet et est maintenu dans une position légèrement penchée.

Quand l’ouvrière cesse de travailler, elle a soin de couvrir le carreau afin de protéger la dentelle et lui conserver sa fraîcheur .

Pour quelques sortes de dentelle, la dentellière emploie un petit crochet pour réunir par des brides ou des points de raccroc les diverses parties des  dentelles exécutées par morceaux séparés.

L’ouvrière emploie également une paire de ciseaux pour couper les fils noués, arrêter la pièce de dentelle et la rendre très nette. 

(fin de la partie théorique du cahier des apprenties en 1924 –La partie consacrée à la technique de la dentelle n’est pas développée ici)

 

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